C’est la première fois, en Europe, qu’une plainte fondée sur le non-respect du devoir de vigilance cible spécifiquement la chaîne de valeur de l’IA. À l’origine de ce précontentieux visant Teleperformance, la maison mère française du groupe international TP, cinq organisations – FATP-CGT, Data Labelers Association, The Oversight Lab, Intérêt à Agir et Diplab – qui se sont coalisées pour contraindre le leader mondial des services numériques et de la donnée (Data) à appliquer le devoir de vigilance à l’ensemble des salariés de sa filiale kenyane de Nairobi. Teleperformance se trouve donc mis en demeure depuis le 9 septembre dernier de se mettre en conformité avec la loi en vigueur en la matière sous trois mois.
Et pour cause : les conditions de travail imposées aux travailleurs de la donnée (data workers) sont source d’atteintes graves à leurs droits fondamentaux, à leur santé et sécurité, ainsi que l’ont révélé de nombreuses enquêtes menées depuis plusieurs années par des sociologues du travail, des journalistes, des juristes et avocats, en lien avec d’anciens ou actuels salariés et diverses organisations de la société civile (syndicats, ONG, associations…). Or le devoir de vigilance consiste justement pour une entreprise donneuse d’ordre à anticiper et alerter sur les risques sociaux, environnementaux, ou de gouvernance en son sein ou dans celui de ses filiales.
Derrière la facilité du clic, des humains bien réels triment pour l’IA
« On nous rabâche sans cesse que l’IA va supprimer l’emploi mais en réalité, derrière chacun de nos clics et de nos écrans, il y a des bataillons d’humains qui travaillent pour entraîner l’IA, pour l’enrichir et la faire fonctionner », fait remarquer Rachel Beauséjour, secrétaire fédérale de la FAPT-CGT. Dans quelles conditions ? Les enquêtes conduites chez TP à Nairobi sont à ce titre très éclairantes : dans les fonctions de modération de contenus, par exemple, l’exposition quotidienne et prolongée à des flux continus de contenus violents ou perturbants combinée à des conditions de travail décrites comme « particulièrement exigeantes » ont des répercussions très lourdes sur la santé des data workers. Epuisement, troubles du sommeil, isolement social, conduites additives, difficultés affectives et sexuelles ou encore, incapacité à se détacher des images visionnées au rythme de 45 à 60 secondes par contenu à traiter. « Une nouvelle forme de pénibilité d’un travail invisible et invisibilisé », souligne Rachel Beauséjour.
Les travailleurs migrants, premières victimes de la surexploitation
S’agissant des atteintes aux droits fondamentaux des data workers, là encore, le cas de TP Nairobi est édifiant : majoritairement originaires d’autres pays d’Afrique et donc, plus vulnérables que les natifs kenyans, les salariés migrants ne découvrent la nature réelle de leur travail qu’après leur recrutement. Et ce n’est là qu’un premier piège auquel s’ajoutent de très régulières irrégularités administratives. Exemple, les embauches sans permis de séjour qui contraignent les salariés migrants à endurer pendant des mois des conditions de travail délétères, sans possibilité de les contester par peur de perdre leur emploi, mais aussi dans l’espoir de régulariser leur situation administrative dont la résolution dépend du seul bon vouloir de l’employeur.
Ainsi, certains travailleurs migrants renoncent à rendre visite à leur famille, de peur de ne plus pouvoir rentrer au pays. Autre irrégularité récurrente, plusieurs ex-salariés témoignent de retards, voire de non-reversements des cotisations sociales pourtant prélevées sur leurs salaires, ce qui a pour conséquence de les priver du bénéfice d’une couverture médicale pour eux-mêmes ou pour leur famille. Sans compter la mascarade du soutien psychologique sur site fourni par l’employeur qui, d’après les témoins, s’avère largement insuffisant face aux risques, au point que certains ex-salariés ont dû financer à leurs frais une prise en charge psychothérapeutique plusieurs années après avoir quitté l’entreprise.
Car même si un contrat de travail prend fin, les traumatismes, eux, perdurent. Bref, chez TP Nairobi, le devoir de vigilance semble au mieux très relatif et au pire, inexistant ou allègrement bafoué. Il n’y a qu’à voir le plan de vigilance établi en 2019, pointé du doigt par l’ONG Sherpa à l’époque : il tient sur deux pauvres pages, mais qui en disent long sur le peu de considération que la multinationale accorde à ses 300 000 salariés principalement situés dans des pays à risque pour les droits fondamentaux et syndicaux.
En témoignent les salariés de TP Nairobi qui ont soit refusé de témoigner, soit exigé l’anonymat afin de se prémunir des représailles de l’employeur. D’autres ont affirmé avoir perdu leur emploi après avoir participé à des initiatives collectives de dénonciation de leurs conditions de travail, notamment à la suite de la mort tragique, en 2025 à Nairobi, de Ladi Anzaki Olubunmi, une modératrice de contenus nigériane emportée par l’épuisement professionnel et devenue, depuis, le symbole de la maltraitance structurelle en vigueur chez TP Nairobi.
Les plaignants, très vigilants sur le devoir de vigilance
En dépit de quoi, le plan de vigilance 2026 présenté par la maison mère française, Teleperformance, se situe toujours très en deçà des obligations ordonnées par la loi adoptée par la France en 2017. D’où découlent les exigences portées par les plaignants: identifier les risques, évaluer régulièrement la situation sur le terrain en concertation avec les organisations syndicales ; prendre toute mesure structurelle et organisationnelle pour protéger les travailleurs de la donnée ; garantir des salaires et des conditions de travail décents dans toutes les entités du groupe (filiales, entreprises et clients partenaires, sous-traitants ) ; mettre en place un mécanisme d’alerte accessible aux travailleurs, élaboré en lien avec les syndicats.
En déclenchant la procédure de mise en demeure de Teleperformance , les organisations signataires entendent faire enfin appliquer à la lettre les principales dispositions de la loi sur le devoir de vigilance. Et obliger ainsi la multinationale à prendre sérieusement en compte les risques réels et concrets auxquels elle expose les travailleurs de la chaîne de valeur de l’IA. « Cette loi, nous voulons la faire vivre, lever toutes les entraves à sa mise en application et même, l’intégrer aux repères revendicatifs de la CGT pour que tous nos syndiqués se l’approprient et qu’elle ne soit pas qu’un simple affichage comme c’est le cas de la RSE (responsabilité sociale des entreprise) », font valoir Rachel Beauséjour et Romain Boillon, dirigeants de la Fédération des Postes et Télécommunications (FAPT) de la CGT.
La mise en demeure, un préalable indispensable avant la saisie de la justice
Mise en demeure d’agir, Teleperformance dispose donc de trois mois pour revoir profondément son dernier plan de vigilance et garantir les protections des travailleurs dans toutes ses entreprises. Que la multinationale leader mondial s’exécute soudainement ou non, cette procédure est un jalon. Car si la mise en demeure n’a rien de contraignant, elle est une étape juridique obligatoire et un préalable indispensable avant celle de la justice, que les signataires entendent bien saisir.
Conscients de s’attaquer à un mastodonte disposant de moyens considérables, les signataires de la mise en demeure restent malgré tout confiants : « Oui, on s’affronte à un leader mondial qui ne va pas se laisser faire, mais voilà, nous ne sommes pas seuls », argumente Romain Boillon. « Nous irons jusqu’au bout des procédures, ne serait-ce que pour montrer à tous les salariés défaitistes que lutter, et surtout sur un tel sujet, ça ouvre en grand des perspectives », conclut Rachel Beauséjour.