Au sein de l’Éducation nationale, l’IA fait petit à petit son nid. Depuis 2022 et leur diffusion auprès du grand public, les intelligences artificielles génératives (IAG) telles que ChatGPT, Claude ou Mistral ont débarqué à grande vitesse dans les établissements scolaires. Aujourd’hui, plus des deux tiers des collégiens et lycéens disent s’en servir pour faire leurs devoirs.
Face à ce constat, le ministère de l’Éducation nationale tente de reprendre la main. Le 7 mai 2026, lors d’une audition à l’Assemblée nationale, Audran Le Baron, directeur du numérique pour l’éducation, affirmait que la Rue de Grenelle se devait d’être « pragmatique » : « Les usages sont largement installés, qu’on le veuille ou non, et il est illusoire de vouloir interdire l’IA. »
Dès lors, de nombreuses actions ont été menées, dans une « effervescence institutionnelle à tous les niveaux, au risque de la confusion », observait, en 2025, un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR). Dernière mesure en date, annoncée par le Premier ministre le 19 juin dernier : les élèves de 2nde suivront une heure hebdomadaire d’enseignement consacrée à l’IA dès la rentrée 2027.
Donner des clés à la nouvelle génération
« Nous ne pouvons pas laisser une génération entière découvrir l’intelligence artificielle sans lui donner les clés pour la comprendre, et donc la maîtriser », a justifié Sébastien Lecornu. Ce cours portera sur le « fonctionnement des modèles, les usages, l’éthique, la souveraineté numérique, l’esprit critique face aux manipulations et aux fausses informations ». Un an et demi plus tôt, la ministre de l’Éducation d’alors, Élisabeth Borne, avait déjà annoncé que les élèves de 4e et de 2nde bénéficieraient d’une formation en ligne à l’IA.
Les personnels ne sont pas en reste : des centaines de formateurs ont été préparés à accompagner les enseignants dans leur usage de l’intelligence artificielle ; un Observatoire national des pratiques pédagogiques avec l’IA a été lancé ; un « cadre d’usage » a commencé à être mis en œuvre… L’objectif, expliquait Pierre Desbiolles, de la direction générale de l’enseignement scolaire, lors de cette même audition devant l’Assemblée nationale, est d’« accompagner ces évolutions de manière lucide, progressive et encadrée », en évitant à la fois « une vision purement technophile, qui ferait de l’IA la solution immédiate à toutes les difficultés éducatives » et « une approche uniquement défensive ou anxiogène, qui ignorerait les transformations déjà à l’œuvre ».
Audran Le Baron relève par ailleurs l’utilité de l’IA en matière de différenciation pédagogique, notamment auprès des élèves en situation de handicap, ou pour « faciliter certains gestes professionnels des enseignants (préparation de cours, évaluation, correction de copies) ».
Des bienfaits… et des dangers
La CGT Éduc’action ne s’oppose pas par principe à l’introduction de l’IA dans l’institution scolaire. « Il est illusoire de penser que l’école restera un îlot qui ne sera pas touché par l’IA », explique Christine Pau, chargée de ces questions au sein du syndicat. L’enseignante d’histoire-géographie estime que l’intelligence artificielle « peut permettre d’enrichir sa pédagogie et de dégager du temps pour d’autres activités ». En outre, la priorité est d’« accompagner les élèves dans leur utilisation de l’IA car, si beaucoup d’entre eux sont assez aguerris et peu naïfs, les plus fragiles, en revanche, ont besoin de l’aide des enseignants ».
Mais Christine Pau n’en alerte pas moins sur les dangers de l’IA à l’école. Ainsi, aujourd’hui, les professeurs qui l’utilisent dans leur pratique professionnelle s’en servent principalement pour la correction des copies. Or, souligne l’enseignante, « la correction fait partie de notre travail pédagogique et nous permet de connaître nos élèves. Certes, les enseignants ont des biais dans les corrections, mais tant mieux : on ne corrige pas comme une machine car on connaît l’élève ».
Plus globalement, « la relation humaine professeur-élève est irremplaçable », insiste Christine Pau, qui pointe également la nécessité d’expliquer « les enjeux éthiques et environnementaux » de l’IA. Le rapport de l’IGÉSR de 2025 observe qu’à l’heure actuelle, « une majorité d’enseignants semble encore sur la défensive, voire clairement réticente, en raison notamment de craintes liées à un risque de dépossession de leurs gestes professionnels ». Et Christine Pau d’entrevoir un autre danger : « Si on nous dégage du temps de correction de copies, c’est forcément pour augmenter notre temps de travail et de présence. »
L’IA n’est pas une fatalité !
C’est aussi le point de vue de Julian Carrey, co-auteur d’un manifeste, lancé en décembre 2025, qui dénonçait toute présence de l’IA dans le milieu éducatif et a été signé par près de 2 800 personnes, des professeurs du secondaire et des enseignants-chercheurs en majorité. « Est-ce que quelqu’un croit vraiment que l’IA va libérer du temps pour faire des tâches plus intéressantes ? », questionne-t-il, convaincu que cette technologie aura pour effet « de supprimer des postes, d’ajouter des élèves et des heures ».
Plus globalement, l’enseignant-chercheur à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) Toulouse estime que « ce n’est pas parce qu’une pratique se généralise dans la population que l’éducation doit l’intégrer. Si les jeunes fument du cannabis, doit-on leur apprendre à rouler des joints ? On présente l’IA comme une fatalité, alors que c’est le rôle de l’État de fixer les normes en la matière ». Ces outils conversationnels sont « néfastes pour tout : les travailleurs de l’IA, l’environnement, la formation, l’acquisition des compétences, le sens du métier enseignant… », poursuit le chercheur, qui plaide pour que l’école « alerte sur les dangers de l’IA, et uniquement cela, sans former au “bon usage du prompt” [consigne donnée à une IA] ».
La CGT Éduc’action, pour sa part, revendique un plan de formation national, demande à être associée aux décisions et « refuse toute injonction à l’usage ».