Véronique Brocard : Je suis allée aux conseils des prud’hommes parce que j’ai été convoquée comme témoin dans l’affaire de Didier Porte contre Radio France. À l’époque, j’étais chargée de la rubrique « radio » au magazine Télérama. J’étais bien au courant de cette affaire et on m’avait demandé de témoigner. Cela m’a donné l’occasion de découvrir les prud’hommes, une juridiction que je ne connaissais absolument pas. Pourtant, à Libération, je m’occupais pas mal de justice… Et là, j’ai découvert une justice tout à fait particulière, étrange, sans apparat, pauvre. J’ai cherché à mieux la connaître et ça m’a donné envie de la raconter.
Comment avez-vous procédé ?
Pendant deux ans, un jour par semaine, je suis allée assister aux audiences des conseils des prud’hommes. Je les suivais au hasard, dans les différentes sections, soit à l’encadrement, au commerce, à l’industrie, à l’agriculture, ou dans celle des affaires diverses où sont jugées toutes les affaires qui ne correspondent à aucune des cases précédentes. En fonction de mon humeur ou de l’agitation dans les couloirs, je m’asseyais et j’écoutais du fond d’une salle des conseils des prud’hommes de Paris, rue Louis Blanc, dans le dixième arrondissement.
C’est le plus important de France, celui qui règle 10 % des contentieux, c’est-à-dire environ 20 000 des 200 000 saisines déposées chaque année dans le pays. Parfois, j’ai raconté les histoires de plaignants, parfois celles de syndicalistes qui les défendent et à qui j’ai demandé de m’expliquer l’évolution du monde du travail qu’ils percevaient de leur place. Le président des prud’hommes et des juges m’ont également donné leur sentiment. J’ai essayé de raconter le fonctionnement de cette juridiction et notamment celui, central, du départage.
Dans votre entrée en matière, au-delà de l’aspect historique
de naissance de cette instance
de justice sociale, vous expliquez son caractère paritaire…
Oui. C’est quelque chose qu’on ne connaît pas du tout. La justice est rendue à parts égales par quatre juges, dont deux sont issus du collège des employeurs et deux autres issus du collège des salariés, élus par tous. Et c’est important car on reproche souvent aux conseils de prud’hommes de toujours donner raison aux salariés. C’est vrai, mais parce que c’est mécaniquement vrai. Les gens viennent aux prud’hommes parce que leur contrat de travail ou l’attitude de leur patron fait qu’ils se sentent lésés, ou qu’ils demandent réparation.
Quand les salariés décident de faire appel aux prud’hommes, c’est en général pour de bonnes raisons. De fait, les prud’hommes leur donnent raison à 70 %. Tous ne gagnent donc pas. Mais il faut savoir que les décisions se prennent à trois contre un. Soit un juge du collège des employeurs s’efface en faveur de celui des salariés, soit le contraire. Cela veut dire que dans toutes les décisions par les conseils des prud’hommes, il y a forcément un juge issu du collège des employeurs.
Parmi les histoires que vous racontez, certaines sont assez emblématiques. Il y a notamment cette salariée, qui après une tentative de suicide dans le cadre de harcèlement moral,
est déboutée et accusée d’incompétence.
C’est vrai. Il est très risqué de poursuivre son employeur devant les prud’hommes pour harcèlement moral. On perd presque à tous les coups. Le harcèlement moral est difficile à définir. Cette salariée a vécu une situation de souffrance au travail reconnue et fait une tentative de suicide liée à son travail également reconnue. Mais de cette réalité établie, l’employeur défend une autre interprétation selon laquelle la charge de travail de la salariée ayant évolué avec son changement de fonction, c’est de son fait qu’elle n’a pas su la gérer. Les mêmes faits, deux visions.
« Les prud’hommes révèlent l’état de tension au travail »
La journaliste Véronique Brocard a suivi les audiences du conseil des prud’hommes de Paris pendant deux ans. Elle présente dans son livre, Au cœur des prud’hommes, les petites et grandes affaires qui opposent salariés et employeurs. "
Publié le 11 décembre 2014, modifié le 14 mai 2026
La journaliste Véronique Brocard a suivi les audiences du conseil des prud’hommes
de Paris pendant deux ans. Elle présente dans son livre, Au cœur des prud’hommes », les petites
et grandes affaires qui opposent salariés et employeurs.
nvo : D’où est venue l’idée d’écrire ce livre ?
Véronique Brocard : Je suis allée aux conseils des prud’hommes parce que j’ai été convoquée comme témoin dans l’affaire de Didier Porte contre Radio France. À l’époque, j’étais chargée de la rubrique « radio » au magazine Télérama. J’étais bien au courant de cette affaire et on m’avait demandé de témoigner. Cela m’a donné l’occasion de découvrir les prud’hommes, une juridiction que je ne connaissais absolument pas. Pourtant, à Libération, je m’occupais pas mal de justice… Et là, j’ai découvert une justice tout à fait particulière, étrange, sans apparat, pauvre. J’ai cherché à mieux la connaître et ça m’a donné envie de la raconter.
Comment avez-vous procédé ?
Pendant deux ans, un jour par semaine, je suis allée assister aux audiences des conseils des prud’hommes. Je les suivais au hasard, dans les différentes sections, soit à l’encadrement, au commerce, à l’industrie, à l’agriculture, ou dans celle des affaires diverses où sont jugées toutes les affaires qui ne correspondent à aucune des cases précédentes. En fonction de mon humeur ou de l’agitation dans les couloirs, je m’asseyais et j’écoutais du fond d’une salle des conseils des prud’hommes de Paris, rue Louis Blanc, dans le dixième arrondissement.
C’est le plus important de France, celui qui règle 10 % des contentieux, c’est-à-dire environ 20 000 des 200 000 saisines déposées chaque année dans le pays. Parfois, j’ai raconté les histoires de plaignants, parfois celles de syndicalistes qui les défendent et à qui j’ai demandé de m’expliquer l’évolution du monde du travail qu’ils percevaient de leur place. Le président des prud’hommes et des juges m’ont également donné leur sentiment. J’ai essayé de raconter le fonctionnement de cette juridiction et notamment celui, central, du départage.
Dans votre entrée en matière, au-delà de l’aspect historique
de naissance de cette instance
de justice sociale, vous expliquez son caractère paritaire…
Oui. C’est quelque chose qu’on ne connaît pas du tout. La justice est rendue à parts égales par quatre juges, dont deux sont issus du collège des employeurs et deux autres issus du collège des salariés, élus par tous. Et c’est important car on reproche souvent aux conseils de prud’hommes de toujours donner raison aux salariés. C’est vrai, mais parce que c’est mécaniquement vrai. Les gens viennent aux prud’hommes parce que leur contrat de travail ou l’attitude de leur patron fait qu’ils se sentent lésés, ou qu’ils demandent réparation.
Quand les salariés décident de faire appel aux prud’hommes, c’est en général pour de bonnes raisons. De fait, les prud’hommes leur donnent raison à 70 %. Tous ne gagnent donc pas. Mais il faut savoir que les décisions se prennent à trois contre un. Soit un juge du collège des employeurs s’efface en faveur de celui des salariés, soit le contraire. Cela veut dire que dans toutes les décisions par les conseils des prud’hommes, il y a forcément un juge issu du collège des employeurs.
Parmi les histoires que vous racontez, certaines sont assez emblématiques. Il y a notamment cette salariée, qui après une tentative de suicide dans le cadre de harcèlement moral,
est déboutée et accusée d’incompétence.
C’est vrai. Il est très risqué de poursuivre son employeur devant les prud’hommes pour harcèlement moral. On perd presque à tous les coups. Le harcèlement moral est difficile à définir. Cette salariée a vécu une situation de souffrance au travail reconnue et fait une tentative de suicide liée à son travail également reconnue. Mais de cette réalité établie, l’employeur défend une autre interprétation selon laquelle la charge de travail de la salariée ayant évolué avec son changement de fonction, c’est de son fait qu’elle n’a pas su la gérer. Les mêmes faits, deux visions.
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