Ce sont des centaines de contractuels de l’académie de Paris qui ont appris aussi brutalement que tardivement leur non-renouvellement pour cette nouvelle rentrée scolaire. Une éviction qui a conduit à un rassemblement intersyndical devant le rectorat de Paris ce mercredi 2 septembre. « C’est une situation inédite, incompréhensible et choquante », souligne d’emblée Benoît Cornet, responsable CGT Éduc’Action Paris des enseignants non-titulaires. Inédite car jusqu’ici, le rectorat avait plutôt tendance à choyer ces contractuels affectés aux remplacements des titulaires dans les différents établissements. « On leur proposait des contrats annuels qui étaient automatiquement renouvelés en juillet pour l’année suivante afin d’éviter qu’ils aillent voir ailleurs. On tenait compte de leur ancienneté et de leurs acquis pour qu’ils n’aient pas à tout redémarrer à zéro à chaque reconduction du contrat de travail et là, le 21 août, le rectorat leur adresse un mail les informant qu’il recevraient bientôt leur attestation de fin de contrat pour s’inscrire au chômage en précisant qu’il serait inutile de contacter leurs services », précise le syndicaliste.
Une situation dramatique pour des centaines de contractuels qui se retrouvent brusquement sur le carreau, sans salaire et sans perspectives d’emploi. Exemple concret et éloquent : les contractuels qui, ayant cumulé presque six ans d’expérience et donc presque éligibles au CDI, ne pourront plus prétendre à cette requalification.
C’est le cas de Jean qui, dès décembre, aurait dû bénéficier de ce dispositif : « Il ne me restait plus que quatre mois en CDD à effectuer pour atteindre la 6e année d’ancienneté reconnue par le corps de l’Inspection et basculer en CDI ». Au lieu de quoi, Jean risque de devoir tout recommencer à neuf car au terme de quatre mois sans contrat de travail dans l’Éducation nationale, c’est retour à la case départ. Alerté par la CGT Éduc’Action Paris, Jean a immédiatement répondu présent à l’appel à se mobiliser auprès du rectorat : « On vient de tout m’enlever : mon salaire, mon métier, ma passion d’enseignant de lettres modernes, mes perspectives de stabilité professionnelle et de carrière et tout ça, au détour d’un mail envoyé quelques jours avant la rentrée, alors me voici ici aujourd’hui, pour faire entendre ma voix et obtenir des réponses. En attendant, je résiste », assure-t-il.
Des conséquences catastrophiques
« C’est dramatique pour tous les collègues concernés, mais c’est carrément catastrophique pour certains comme les contractuels étrangers qui ne pourront pas renouveler leur titre de séjour », soulignent deux militants du syndicat SNE-FSU.
Nadya, enseignante d’anglais d’origine algérienne est de ceux-là : « J’avais déjà rendez-vous en préfecture mais sans contrat de travail, mon titre de séjour ne sera pas renouvelé. De plus, je n’ai pas le droit d’exercer un autre métier sans l’autorisation de mon pays d’origine. Je devais entamer ma cinquième année d’ancienneté et voilà que mon objectif d’atteindre la sixième vient de voler en éclats. J’ai postulé auprès de diverses académies, à Créteil et Versailles mais quand mon titre de séjour aura expiré d’ici trois mois, je ne pourrai plus travailler ».
Se mobiliser pour résister
Fouad, 23 ans, enseigne depuis un an les sciences de la vie et de la terre. Recruté dans le cadre de la politique de remplacement, il est très apprécié de ses collègues et de sa direction qui l’a nommé professeur principal dès le deuxième semestre 2026. Très apprécié également des élèves et des chefs d’établissement qui ont même demandé son maintien, mais en vain : « Le rectorat prétexte un surnombre d’enseignants stagiaires pour justifier la non-reconduction des remplaçants », explique-t-il. Diplômé d’un master de recherches en sciences de la vie, Fouad a enchaîné les stages dans divers établissements de recherche, puis, dans l’enseignement où il a trouvé sa voie. À l’instar de ses collègues contractuels, il a lui aussi répondu à l’appel de l’intersyndicale dans l’espoir de contribuer à élever le rapport de force.
De l’entretien qui se déroule depuis 11 heures entre syndicats et direction du rectorat, il attend plus de visibilité sur les possibilités de poursuivre les remplacements dans les zones concernées, là où les besoins se feront sentir, afin de cumuler l’expérience nécessaire pour accéder au concours d’entrée dans la fonction publique de l’enseignement. « Je veux absolument continuer à exercer ma vraie passion, celle d’enseigner, de transmettre des connaissances et des savoirs aux élèves », achève-t-il.
Pas de contrat, pas de doctorat
Les conséquences de cette liquidation des contractuels seront lourdes également pour la trajectoire de la carrière et de la vie de Théo : « J’ai deux ans d’ancienneté dans l’enseignement des lettres classiques mais en parallèle, je poursuivais des études en urbanisme auxquelles je vais devoir renoncer ».
Arrivé au niveau du master II, Théo comptait sur son salaire d’enseignant remplaçant pour financer ses études : « Je n’étais pas très loin du graal du doctorat mais je vais sans doute devoir y renoncer si je ne peux plus travailler ». Ce qu’il attend de la mobilisation auprès du rectorat, c’est de ne plus être considéré comme corvéable à merci et mieux, que des perspectives soient ouvertes à tous les contractuels qui, comme lui, ont enchaîné les contrats précaires pour se voir aujourd’hui éjectés sans autres considération pour leur engagement dans le travail. « Et tout ça, pour réaliser des économies qui vont forcément être résorbées par la nécessité de répondre aux besoins qui, eux, ne vont pas régresser », ironise-t-il.
Une stratégie budgétaire court-termiste
« Moi, après cette mobilisation, je vais rentrer chez moi et préparer mes cartons car je ne pourrai pas payer mon loyer à la fin du mois et j’irai me réfugier chez une amie », témoigne Laura, contractuelle, militante de la CGT Éduc’Action Paris et à ce titre, représentante syndicale à la réunion du jour avec la direction du rectorat. « On va lui demander des explications et exiger la reconduction de tous nos collègues sur les ZDR (zones de remplacement), car on sait bien – et le rectorat aussi – qu’en dépit des restrictions budgétaires, il y aura toujours besoin de remplaçants. On va le lui rappeler très fort, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à rappeler les collègues d’ici deux mois car on sait que le rectorat a largement les moyens d’éviter d’aggraver la précarisation des déjà précarisés, qu’il suffit de planifier plusieurs mois à l’avance et pas dix jours avant une rentrée scolaire et que ça, c’est inadmissible », s’agace-t-elle.
« Des besoins de remplaçants, il y en aura toujours, c’est mathématique et le rectorat qui sait à peu près compter n’ignore pas que le rapport entre le nombre de classes et le nombre d’enseignants ne souffre aucun débat », assure Eric, prof de maths et militant du CNFOLC (FO). De ce même avis, son collègue Romain, professeur des écoles et représentant syndical du SNUDI-FO. Tous deux déplorent un « mépris incroyable » de leurs collègues contractuels dans cette séquence de rentrée scolaire d’un cynisme inédit. « On entre dans un schéma de techniques managériales de maltraitance de plus en plus brutales, comme pour habituer les travailleurs à la précarité et à l’indigence », analyse Romain. « J’enseigne depuis 15 ans et je vois bien l’évolution des discours politiques à tous les niveaux, gouvernement, ministère, rectorat, qui sont de moins en moins policés, empruntant un lexique toujours plus violent et souvent à la limite de la légalité sur le droit du travail », relève Eric.
Au-delà de Paris
La force de la mobilisation, dont le rassemblement du 2 septembre n’était qu’un premier tour de chauffe – devrait s’amplifier dans les jours et semaines à venir et ce partout en France. « Car Paris n’est pas la seule académie concernée par ces mesures, toutes le sont, dans tous les départements et toutes les régions » a martelé Ève Laborie (direction CGT Éduc’Action Paris).
À l’issue de leur rencontre avec la direction du rectorat, l’intersyndicale parisienne a jugé « très insuffisantes et opaques » les premières réponses apportées aux revendications et appelé à la poursuite des mobilisations en n’excluant pas les recours juridiques.
À ce titre, la CGT Éduc’Action Paris organisera une réunion d’information des contractuels le 30 septembre prochain, à la Bourse du Travail. D’ici là, elle invite les agents concernés à investir la plateforme d’accompagnement juridique soscontractuel-cgt.fr afin de forcer le rectorat à réexaminer chaque dossier de chaque contractuel non-reconduit. Des actions de blocage d’établissements scolaires sont d’ores et déjà programmées à Paris et dans d’autres académies de la région dans les jours à venir. Seule certitude à ce stade : cette rentrée scolaire sera surtout sociale.