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Elections européennes

«Insister sur les liens entre le fascisme historique et l’extrême droite contemporaine»

12 avril 2024 | Mise à jour le 12 avril 2024
Par | Photo(s) : © Laurent Hazgui / Divergence
«Insister sur les liens entre le fascisme historique et l’extrême droite contemporaine»

Ugo Palheta et Ludivine Bantigny, auteurs du livre "Face à la menace fasciste", au café "Le Père tranquille" à Paris le 23 février 2023.

A quelques semaines  des élections européennes, le Rassemblement national (RN) est donné en tête des intentions de vote aux élections européennes. Au Parlement de Strasbourg, l'extrême droite pourrait ainsi se hisser au niveau du bloc de droite. La Vie Ouvrière a rencontré, à l’occasion de son numéro spécial consacré à l’extrême droite, Ludivine Bantigny, historienne, et Ugo Palheta, sociologue, qui ont travaillé sur les dangers de la menace fasciste et sur les moyens de la contrer.
Quelle est la structure idéologique de l'extrême droite ?

Ugo Palheta  : Elle est traversée par des courants, au même titre que la droite conservatrice ou la droite libérale. En Italie, par exemple, on identifie quatre, voire cinq mouvements, dont Fratelli d'Italia, actuellement au pouvoir, et la Ligue, anciennement Ligue du Nord, fondée par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres. En France, à côté des partis institutionnels, le RN et Reconquête!, il existe une extrême droite extraparlementaire : l'Action française (fondée à la fin du xixe siècle au moment de l'affaire Dreyfus), les identitaires, qui ont émergé il y a une vingtaine d'années, la mouvance nationaliste révolutionnaire, et quelques autres courants. Ce qui les réunit tous, c'est moins un programme qu'une vision du monde. C’est une obsession du déclin de la civilisation, de la nation et/ou de la « race », de la destruction d'une communauté considérée comme organique et que l'extrême droite prétend défendre : la nation française, la race blanche, la civilisation européenne… Cette décadence proviendrait principalement de la présence d'éléments étrangers qui constitueraient une menace mortelle pour la communauté. Ce qui fonde aussi l'idéologie d'extrême droite, c'est la haine de l'égalité et de tous les mouvements qui portent cette exigence : syndicats, féministes, antiracistes, etc. Enfin, elle entretient un idéal de régénération nationale, civilisationnelle ou raciale : une régénération qui ne pourrait s'opérer, selon elle, que par une vaste entreprise de purification, ou dans une version euphémisée chez Marine Le Pen, de mise au pas des minorités et de ceux qui prendraient « le parti de l'étranger », comme le dit Éric Zemmour, ou qui dissolvent la nation ou la civilisation blanche/européenne en alimentant des conflits susceptibles de les fracturer : conflits de classe, combats pour l'égalité hommes/femmes…

La vision de la société qu'a l'extrême droite est celle d'une communauté, nationale, raciale, ou les deux, qui prétend -préserver son homogénéité contre toute forme d'altérité.

Ludivine Bantigny  : Au-delà de sa diversité et de ses références très diverses, l'extrême droite, c'est aussi une opposition à ce qu'ont représenté les principes philosophiques et politiques liés à la Révolution française : droits humains, justice, égalité, citoyenneté, donc capacité de délibérer et de décider. Joseph Goebbels [ministre de la Propagande d'Adolf Hitler, NDLR] voulait « effacer l'année 1789 de l'histoire ». La vision de la société qu'a l'extrême droite est celle d'une communauté, nationale, raciale, ou les deux, qui prétend -préserver son homogénéité contre toute forme d'altérité. Les individus ne sont qu'une cellule d'un ordre social, économique immuable, à préserver. Il n'y a pas de place pour un individu ayant des droits et une légitimité à intervenir dans l'histoire. C'est un refus de l'histoire telle qu'elle avance, notamment par les luttes sociales et politiques, la conquête de libertés et de droits… Toute forme de lutte, en particulier des classes, est bannie, réprimée, et si besoin éliminée, avec la liquidation physique des opposants. Le fascisme italien s'est constitué de cette manière, au cœur des « années rouges », 1919 et 1920, qui ont été marquées par des mouvements révolutionnaires ouvriers, comme cela avait été le cas en Russie, en 1917, et en Allemagne, avec la révolte spartakiste, ou encore en Hongrie. Le Rassemblement national est le creuset de toutes ces généalogies. Lorsque le Front national a été créé, en 1972, on y trouvait aussi bien des catholiques intégristes, des courants paganistes, des nostalgiques de l'Algérie française, anciens membres de l'OAS (l'Organisation de l'armée secrète), des néofascistes, des collaborationnistes…

L'extrême droite se définit-elle par le souverainisme et le populisme, comme on l'entend souvent ?

Ugo Palheta  : Je pense que la catégorie de souverainisme est un piège. Tout d'abord, parce que, dans de nombreuses circonstances, les extrêmes droites n'ont pas été les défenseures de la souveraineté nationale. Au moment où la France est occupée militairement par l'Allemagne, en 1940, le régime de Vichy choisit de collaborer avec la puissance étrangère. On pourrait aussi parler des dictatures en Espagne, au Portugal, en Grèce, qui ont permis la pénétration des capitaux impérialistes étrangers à grande échelle. De quoi parle-t-on quand on invoque la souveraineté ? La souveraineté pose la question d'un contrôle collectif de son destin, mais elle n'est pas, en tant que telle, une valeur de droite ou d'extrême droite : tout dépend de la manière dont est défini le collectif souverain et, dans la version de l'extrême droite, il est toujours fondé – explicitement ou non – sur une base nationale-raciale. On peut la définir comme souveraineté populaire, donc sur une base de classe transcendant le clivage nationaux/étrangers. En fait, les catégories de « souverainisme » et de « populisme » masquent ce qui est vraiment au cœur de la vision du monde de l'extrême droite et de son projet mortifère, en évitant soigneusement de rappeler qu'elle est d'abord nationaliste, raciste, réactionnaire, antisociale, etc. Sans parler du fait que ces catégories font implicitement des extrêmes droites les défenseures naturelles de la « souveraineté » et du « peuple ». Il y a donc tout à gagner à insister sur les liens entre le fascisme historique et l'extrême droite contemporaine.

 

Ludivine Bantigny  : Pierre Laval, chef du gouvernement de Pétain, à Vichy, déclarait en juin 1942 : « Je souhaite la victoire de l'Allemagne parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout. »   L'ultranationalisme, notamment hérité de l'Action française, voit des ennemis partout, avec une paranoïa obsessionnelle (ce qu'elle appelait les quatre états confédérés, à savoir « les Juifs, les francs-maçons, les protestants et les métèques » – les étrangers). Une partie de l'extrême droite se réclame d'un européisme civilisationnel et racial. Les identitaires, bien ancrés dans la grille de la Nouvelle Droite, théorisée par le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece) dans les années 1970-80, considèrent que l'ensemble cohérent du point de vue racial, biologique et culturel, c'est l'Europe et, au-delà, l'Occident. Le racialisme, en tant que racisme systémique, postule qu'il y a des races biologiques à protéger contre les autres, et qu'il existe une hiérarchie entre elles. Il se fait passer pour scientifique et l'antisémitisme a été l'un de ses fondements au xixe siècle.

 Vous avez publié ensemble, il y a trois ans, Face à la menace fasciste. Sortir de l'autoritarisme*. Au regard des crises qui se succèdent depuis quinze ans et de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite dans de nombreux pays en Europe, feriez-vous le parallèle avec les années 1930 ?

Ugo Palheta  : Les choses ne sont ni radicalement différentes, ni identiques. On peut pointer ainsi des parallèles : par exemple, le fait que les droites, à un certain stade de la crise économique et sociale et de déstabilisation de l'ordre politique, sont amenées à engager des politiques qui vont sur le terrain de l'extrême droite, voire à nouer des alliances, à construire des coalitions avec elle. À des moments précis de l'histoire, de crise du capitalisme, d'affaiblissement des institutions démocratiques et de crise de représentation politique, on voit s'opérer des convergences entre des courants politiques qui, initialement, n'ont pas la même histoire, ni la même vision du monde. L'exemple récent, c'est la coalition, en Italie, entre des composantes issues du néofascisme, en l'occurrence Fratelli d'Italia, d'une extrême droite née sur une base régionaliste au tournant des années 1990 (la Ligue), et d'une droite plus classique née dans les années 1990, incarnée par Forza Italia, parti créé par Silvio Berlusconi. Le Fidesz, en Hongrie, a suivi le même cheminement. Au moment où le bloc de l'Est s'effondre, Viktor Orban s'affirme comme un représentant de la droite libérale, d'inspiration thatchérienne et même plutôt progressiste sur certaines questions. Puis, il va entamer assez vite un processus de radicalisation à droite qui va l'amener à se rapprocher de traditions différentes, issues de l'extrême droite hongroise – ethniciste, réactionnaire, nationaliste –, pour donner corps aujourd'hui à une sorte d'ordo-nationalisme.

Ludivine Bantigny  : Le contexte était aussi particulier dans les années 1930. La brutalisation (au sens d'une accoutumance à la violence) qu'a engendrée la Première Guerre mondiale est un phénomène sans lequel on ne peut pas comprendre les formes spécifiques qu'a prises l'extrême droite dans l'entre-deux-guerres. L'invention du parti-milice ne pouvait s'opérer que dans une Europe meurtrie par la guerre, où des millions de jeunes hommes avaient été conduits à voir la mort autour d'eux, à tuer et à développer un rapport mortifère à la violence. La situation est différente aujourd'hui. L'extrême droite n'a pas besoin à ce point de la violence de rue comme dans l'entre-deux-guerres, où elle faisait face à un mouvement ouvrier extrêmement bien implanté, structuré et organisé en partis et syndicats de masse. Le niveau d'intensité de la conflictualité était très élevé. Le capitalisme connaissait alors une crise structurelle comme il en a connu d'autres par la suite, et dont l'extrême droite fait en général son terreau. Mais je suis dubitative sur un processus de fascisation qui se ferait à l'identique. George Orwell, l'auteur du roman d'anticipation 1984, disait : « Lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et porteront le chapeau melon. » Même si de nombreux groupes, encore, se revendiquent explicitement du fascisme et s'organisent en petites milices, comme on le constate dans la région de Lyon. Tout cela s'inscrit dans une logique de militarisation, d'accoutumance à l'idée de la guerre, comme le montre tout le vocabulaire du « réarmement » mobilisé par Emmanuel Macron. Dans la période qui a précédé la Première Guerre mondiale, on a assisté à la création, par exemple, des bataillons scolaires où l'école formait les élèves à la pratique militaire, leur apprenait des chants patriotiques, la marche au pas, le maniement des armes. Le fait que le gouvernement Macron veuille absolument généraliser le service national universel (SNU) en classe de seconde, où les jeunes apprendront à se mettre au garde-à-vous, à assister au lever du drapeau et à chanter La Marseillaise, n'est pas anodin. Cela laisse entendre que la jeunesse doit être prête au sacrifice.

Le deuxième chapitre de votre ouvrage est consacré à l'autoritarisme du capital et à la montée de la violence institutionnelle. Le néolibéralisme est-il le meilleur allié de l'extrême droite ?

Ugo Palheta  : Le néolibéralisme est, par essence, autoritaire, dans la mesure où une grande partie de ce projet bourgeois consiste à réduire le plus possible les conquêtes populaires et le périmètre des contre-pouvoirs, notamment sur les lieux de travail. Cumulées sur plusieurs décennies, les politiques néo-libérales engendrent nécessairement des résistances. Cela a été particulièrement le cas en France, avec dans les dix dernières années les mobilisations contre la loi Travail et les contre-réformes des retraites, la défense des services publics de santé, etc. Face à cela, le pouvoir a deux options : une traditionnelle, consistant à chercher certains compromis de manière à limiter la conflictualité et les formes d'instabilité politique ; ou l'autre, qui est celle de tous les gouvernements depuis quinze ans, qui consiste à gérer le conflit social par des niveaux de répression beaucoup plus poussés que dans la période antérieure, avec un degré d'arbitraire aussi élevé que contre les exilés, les Roms, les habitantes et les habitants des quartiers populaires…

 

Ludivine Bantigny  : Compte tenu de sa faible popularité, Emmanuel Macron peut gouverner moins par le consentement que par la répression et la coercition, et par des formes de violences qui se déclinent tant au plan policier, judiciaire que législatif. Et il y a ce paradoxe, qui n'est qu'apparent : brandir le drapeau national et en appeler à l'esprit de la République, tout en piétinant et en bafouant ses principes à tout bout de champ, en faisant de plus en plus une politique d'extrême droite avec des formes de racisme d'État, d'inégalités structurelles et institutionnalisées qui sont en elles-mêmes anti-républicaines, comme on l'a encore vu avec la loi Immigration, votée en fin d'année dernière. C'est intéressant de voir certains de ses soutiens de la première heure, comme François Sureau [haut-fonctionnaire et avocat, NDLR], faire le constat d'un haut niveau de violence liberticide, depuis la mise en place de l'état d'urgence, en 2020. Il emploie d'ailleurs le concept de « démocrature », qui combine les procédures formelles de la démocratie représentative avec la démagogie autoritaire.

Cette dérive du pouvoir signifie-t-elle que le « et de droite et de gauche » du Macron de 2017 est une version restaurée du « ni droite ni gauche, Français », de Jean-Marie Le Pen ?

Ugo Palheta  : La formule « ni droite ni gauche » est propre à l'extrême droite. On la doit à Jacques Doriot, fondateur du Parti populaire français, en 1936, et partisan de la collaboration. Le « et de droite et de gauche » procède plutôt du vieux rêve centriste des technocrates néolibéraux, prétendant surmonter les clivages entre le centre-gauche et le centre-droite pour faire advenir ce que Alain Minc [dirigeant d'entreprise et ancien conseiller politique de Nicolas Sarkozy, avant de soutenir Emmanuel Macron, en 2017] appelait le « cercle de la raison ». Dans la pratique, le « et de droite et de gauche » a tourné rapidement en politique très à droite : à son arrivée à l'Élysée, Emmanuel Macron affronte très vite une crise politique, celle des Gilets jaunes, et il fait alors le choix stratégique de la répression la plus brutale et d'aller sur le terrain politique d'une droite de plus en plus extrême.

 

Ludivine Bantigny  : On arrive à une situation très dangereuse où le discours politique dominant vise à renvoyer dos à dos l'extrême droite et une supposée « extrême gauche », étendue de plus en plus à la gauche au sens large, qui revient à en faire un ennemi de l'intérieur. En parallèle, il y a ces différents arsenaux législatifs – l'état d'urgence, la loi séparatisme, la loi sécurité globale… – dont on mesure désormais l'ampleur avec les dissolutions ou tentatives de dissolution d'associations qui défendent les droits des minorités, d'organisations antifascistes, de mouvements engagés dans la préservation de l'environnement qualifiés d'« écoterroristes ». Le comble est que tout cela se fait au nom d'un « arc républicain » dans lequel le président inclut tantôt le RN, tantôt pas.

La civilisation capitaliste connaît une crise sociale, démocratique, environnementale. Dans ce contexte de décomposition, on assiste à des hybridations entre une droite radicalisée et une extrême droite en voie de légitimation
Voyez-vous des alternatives se dessiner ?

Ugo Palheta  : La civilisation capitaliste connaît une crise sociale, démocratique, environnementale. Dans ce contexte de décomposition, on assiste à des hybridations entre une droite radicalisée et une extrême droite en voie de légitimation (notamment grâce aux médias dominants). Trois questions se posent, à mon sens. La première est une question de tactique de construction : comment développer des collectifs citoyens, syndicaux, écologistes ? Deuxièmement, sur le plan de la bataille culturelle, comment faire reculer les idées racistes et réactionnaires dans le débat public, mais aussi faire en sorte que les propositions portées par les mouvements d'émancipation sur les questions de salaires, de services publics, etc., auxquelles la population adhère largement, soient jugées crédibles et réalistes ? Enfin, pour finir, comment construire une alternative politique, sur la base de quelle stratégie, avec quelles forces, quelles alliances ?

 

Ludivine Bantigny  : Nous sommes dans une phase intéressante du point de vue des luttes et de l'appréhension du monde. La critique radicale du capital est redevenue légitime, avec une crise environnementale majeure qui prend de plus en plus l'allure d'un écocide. Les années 1980-1990 ont joué comme un rouleau compresseur. Dans le discours idéologique dominant, on répétait qu'il ne pouvait y avoir d'alternative au capitalisme. Se dire anticapitaliste, il y a quinze ou vingt ans, était compliqué, il fallait trouver des euphémismes : antilibéral, antimondialiste, altermondialiste… Aujourd'hui, on voit la reconstitution d'un imaginaire politique, social, culturel qui pose la question des rapports sociaux, de production, de propriété, du bien commun.

*  « Face à la menace fasciste. Sortir de l'autoritarisme », éd. Textuel, 128 p.