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GRANDE DISTRIBUTION

À Courbevoie, les salariés de Carrefour Market victimes de harcèlement syndical

19 décembre 2025 | Mise à jour le 19 décembre 2025
Par | Photo(s) : JOEL SAGET / AFP
À Courbevoie, les salariés de Carrefour Market victimes de harcèlement syndical

Façade d'un Carrefour market dans le Nord-Ouest de la France.

Depuis son passage en location-gérance en 2021, les employés syndiqués à la CGT du Carrefour Market de Courbevoie dénoncent un climat de pression. Avertissements, sanctions, malaises, ces derniers subissent un véritable acharnement. Un droit d'alerte a été déclenché ainsi qu'une enquête de l'inspection du travail.

« Nous sommes des cibles à abattre », lance Carène Gnonto, l'air désabusé. Assise dans un café, près de l'esplanade de la Défense, l'agente polyvalente de 39 ans, employée au Carrefour Market de Courbevoie depuis 2007, a réuni quelques-uns de ses collègues syndiqués et élus à la CGT. Visages fermés, ces derniers accusent le coup, essorés par quatre ans de location-gérance.

« Tout a commencé fin 2021 quand le magasin est passé en location-gérance », explique Sofiane Boudib, 47 ans, délégué syndical CGT, employé depuis 1999 au Carrefour Market de Courbevoie. « Il y a eu un premier locataire-gérant qui venait de Carrefour. Les réunions syndicales étaient sous tension. Bien qu'il ne soit resté qu'un an, il a laissé une dette de plus d'un million d'euros dans les caisses », précise l'élu. Un nouveau locataire-gérant, Romuald Durbin, est alors nommé en 2022. « La situation s'est rapidement dégradée, notamment pour les salariés syndiqués à la CGT », confie Sofiane Boudib.

Des conditions de travail fortement dégradées

Les effectifs ont brutalement fondu, passant de 168 salariés à environ 70 en 2025. « A titre d’exemple, il y avait une soixantaine de caissières en 2021, contre environ 25 aujourd'hui, dont seulement cinq à temps plein », précise Hanane Boudid, 46 ans, élue titulaire au CSE. La diminution drastique du personnel entraîne une surcharge de travail pour les salariés restants, désormais contraints de gérer plusieurs rayons simultanément. « Avant, chaque personne avait un rayon dédié. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas », détaille Carène Gnonto, qui gère la zone promotionnelle, auparavant assurée par quatre personnes. « Je dois m'occuper de la foire aux vins et des chocolats de Noël, en plus de la zone promo. Or, je n'ai que deux bras ! », s'exclame-t-elle.

Ce climat de tension s'intensifie lors de l'arrivée, début 2025, d'un nouveau directeur, Yves Aubertin, et d'un cabinet RH externe Perm'RH. « Nous sommes l’un des seuls Carrefour Market où ils ont fait appel à un bureau RH venu de l'extérieur. Depuis sa mise en place, les salariés syndiqués à la CGT reçoivent régulièrement des avertissements. » confie Carène Gnonto qui en a récemment fait les frais. En novembre dernier, elle écope d'une sanction disciplinaire en raison du non-respect de sa pause. « Le 16 septembre 2025, vous avez travaillé de 5h à 11h00, vous ne comptabilisez que 14 minutes de pause de 10h48 à 11h02 alors que votre planning prévoyait 17,1 minutes de pause », indique par exemple le document. « Je n'ai pas forcément le temps de prendre ma pause à l'heure dite car parfois je croule sous le travail. » confie Carène excédé par cette « surveillance oppressante ».

Assis à sa gauche, Gabriel Mbouefet, 69 ans, dont 35 ans passés à Carrefour Market, acquiesce. « Tous les mois, j'ai des avertissements », confie l'employé à la réception de la marchandise. « Une fois, j’en ai reçu un parce que j'avais une cafetière dans mon bureau. Or, cela faisait trente-cinq ans qu'elle était là. La direction a même dépêché un vigile pour me surveiller. Ce dernier a fini par être renvoyé par l'inspecteur du travail », ajoute-t-il.

D'anciens salariés confirment le climat de suspicion généralisé. « Le directeur m'a tout de suite dit de me méfier de Carène, Sofiane ou Gabriel. Au bout de trois jours, j'ai compris que quelque chose n'allait pas.» se souvient David (le prénom a été modifié), qui souhaite rester anonyme, embauché à l'époque en tant que manager cadre.  « L'objectif est de briser l'opposition syndicale. La direction s'attaque à des personnes avec des avertissements sans aucun fondement. » Outré par la situation, David démissionne au bout de deux mois seulement. « Je ne pouvais pas rester dans un endroit où l'on ne respecte pas humainement les salariés ».

Un syndicalisme au bord du malaise

Après son départ, la situation s'aggrave. Sofiane Boudib se souvient du matin du 8 octobre 2025 comme si c'était hier. Ce jour-là, il découvre Gabriel effondré, après avoir reçu un énième avertissement. « J'ai immédiatement été voir le directeur. Quand je lui ai demandé des explications. Il a répondu avec dédain que “C'était juste un avertissement.” » Épuisé par des mois de tension, il s'écroule soudainement dans la salle des managers.

« Je me suis réveillée longtemps après. Je n'arrivais pas du tout à bouger le côté droit. Je savais qu'on me parlait, mais c'est comme si j'étais dans un tunnel », témoigne Sofiane Boudib, en arrêt maladie jusqu'au 26 décembre 2025. Les examens médicaux hésitent entre un mini-AVC ou un pic de tension. Quant à Gabriel Mbouefet, profondément affecté par ce qu'il qualifie de « trop-plein », il est emmené aux urgences par Carène Gnonto qui a déclenché un droit d'alerte. Les examens médicaux révèlent que Gabriel a développé un diabète face au choc subi. Il est en arrêt maladie pour une durée indéterminée.

Début décembre, un CSE extraordinaire a désigné un cabinet extérieur chargé de mener l'enquête. Une inspection du travail est également en cours. Malgré plusieurs relances, ni le locataire-gérant ni le directeur du magasin n'ont répondu à nos questions. Le service presse de Carrefour n'a également pas donné suite à nos sollicitations.

Le combat syndical continue

Alors que la location-gérance affaiblit les droits des travailleurs dans la grande distribution, ces derniers ont récemment obtenu gain de cause. En septembre 2025, le tribunal administratif de Lille a invalidé le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) d'Auchan, qui devait concerner 2 389 emplois. Le tribunal a estimé que le PSE « aurait dû être signé par les représentants syndicaux de chacune des cinq composantes du groupe Auchan Retail France ». La justice ajoute que la procédure d'information et de consultation des comités sociaux et économiques a été entachée d'un « vice de procédure ». Le groupe Auchan a cependant fait appel de la décision. « L'audience, qui a eu lieu mardi 16 décembre, s'est très bien passée. Le rapporteur public a repris 98% de nos doléances. » explique Amar Lagha, secrétaire général CGT de la Fédération Commerce. « Nous sommes confiant pour la suite.» La décision finale sera rendue dans trois semaines.

Bérénice Paul  et Anaïs Thijssens