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ENTRETIEN

« Vouloir le boycott du Mondial de foot aux États-Unis, c'est refuser de se prosterner devant Trump »

3 février 2026 | Mise à jour le 3 février 2026
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« Vouloir le boycott du Mondial de foot aux États-Unis, c'est refuser de se prosterner devant Trump »

Les appels au boycott de la Coupe du monde co-organisée par les Etats-Unis de Trump sont nombreux.

Faut-il boycotter la Coupe du monde de football l'été prochain ? Une question qui aurait surpris il y a quelques mois encore mais désormais ouverte dans plusieurs pays européens. Pour le journaliste Nicolas Kssis-Martov, auteur de Qatar, le mondial de la honte (Libertalia, 2022), l'appel au boycott met aussi en lumière la servilité de la FIFA à l'égard de la Maison-Blanche.  

Quel regard portez-vous sur les récents appels au boycott de la Coupe du monde qui se déroulera notamment aux États-Unis, par rapport à la politique menée par Washington ? 

Pour l'instant, les appels au boycott concernent uniquement les États-Unis, et non pas le Canada et le Mexique, les autres pays organisateurs de cette coupe du monde 2026. Parfois, certains proposent d'ailleurs de déplacer tous les matchs dans ces deux autres pays. Ce qui me frappe dans les appels au boycott de la Coupe du monde à venir, c'est que ce sont les gouvernements qui sont interpellés. Pour l'instant, c'est écarté mais la question se pose de manière légitime cette fois. Y compris au-delà des cercles de gauche, critiques envers le sport. En Allemagne, en Angleterre, ce sont des élus Chrétiens-démocrates, des Conservateurs, qui posent la question. Je suis surpris de voir un champ des possibles qui s'ouvre concernant les États-Unis. J'ai presque l'impression de basculer dans le multivers. 

Cela est dû, je pense, à l'agressivité des États-Unis à l'égard des pays européens, via la politique commerciale de Donald Trump ou ses visées sur le Groenland. Mais aussi par rapport à sa politique intérieure, critiquée notamment par les sphères de gauche, à travers la répression policière organisée par l'ICE. Sur ce dernier point, même quelqu'un comme Sepp Blatter, ancien président de la FIFA évincé pour des affaires de corruption, évoque la sécurité pour les supporters qui pourraient s'y rendre, sachant que certains pays sont sur une liste noire des visas. Je pense au Sénégal et à Haïti par exemple.

Il y a de très fortes communautés sénégalaises et haïtiennes aux États-Unis, notamment à New-York, où se déroulera le match France-Sénégal, et ICE, la police de l'immigration, serait mobilisée autour des stades de foot durant la Coupe du monde pour exécuter ses basses œuvres. Un Sénégalais ou un Haïtien en situation irrégulière, du point de vue administratif, ferait mieux de ne pas sortir pour supporter son équipe. 

Quelle attitude adoptent les syndicats et les travailleurs américains face à ces appels au boycott ? Seraient-ils en mesure de boycotter la coupe du monde ?
Pour l’instant les syndicats américains ne se sont pas positionnés à ma connaissance sur le boycott. Ils se sont surtout exprimés autour de la question des droits humains ou des travailleurs. L’AFL-CIO a demandé à la FIFA de publier et respecter des plans concrets de droits humains, notamment pour les travailleurs impliqués dans les préparatifs du tournoi. Par contre si la situation continue de se dégrader, par ailleurs pour les travailleurs immigrés, ou sur la politique internationale, ils seraient bien qu’ils réagissent et s’expriment publiquement ou se mobilisent.

Dans quelle mesure Donald Trump pousse des pays à ce qu'il y ait débat sur le boycott de la Coupe du monde ? 

Donald Trump a rendu cette question légitime, voire probable. Se mobiliser pour le boycott représente une certaine forme de solidarité envers les opposants intérieurs aux États-Unis, qu'ils soient des syndicats, des associations ou des citoyens, y compris blancs, bien installés, classes moyennes, qui paient le prix du sang. C'est une manière de dire: « On ne va pas se prosterner devant Trump pendant ce temps, juste pour un trophée de foot ». 

Claude Le Roy, ancien sélectionneur de plusieurs équipes africaines, figure respectée dans le foot africain, a appelé au boycott des équipes africaines, considérant que « l'Afrique n'a pas à être traitée comme ça ». La suppression de l'USAID, qui était un vrai fonds de financement pour ces pays-là ; le traitement réservé aux supporters africains ; les multiples déclarations de Trump envers les peuples africains, etc. Tout cela pèse dans le débat. 

N'y a-t-il pas une certaine hypocrisie à lancer ce boycott, à l'instar de celui lancé quelques mois avant la coupe du monde 2022 au Qatar ?  

Pour le coup, l'hypocrisie est moindre. Je savais qu'il n'y aurait pas de boycott et j'avais écrit un chapitre dans mon livre indiquant pourquoi le boycott n'aurait pas lieu. La France n'allait pas boycotter un pays qui investit beaucoup, et pas seulement sur le PSG. Les États-Unis n'allaient pas boycotter leur principale base militaire dans la région du Golfe.  

Mon point de vue sur le boycott est qu'il ne faut pas valider ce que sont en train de devenir les États-Unis. On assiste à la fin de l'Occident, tel qu'on le connaît depuis 1945. On a un ennemi à l'Ouest. Je pense, fondamentalement, qu'il n'y aura pas de boycott. Mais tout le monde en discute calmement. C'est impressionnant ! Il a réveillé tout le monde, Trump. 

Peut-on dire que le monde du football, notamment à travers ses instances dirigeantes (FIFA), va encore plus loin dans la honte en s'accommodant de plus en plus avec certains pouvoirs politiques pour une recherche de rentabilité maximale ? 

Cette question me pousse à en évoquer une autre. Ne faut-il pas sauver le football de ce qu'il est en train de devenir ? Le Qatar et la Russie, qui ne sont pas des pays sympathiques, ont utilisé la coupe du monde pour essayer de séduire. Donald Trump tient à faire de la FIFA et du football ses domestiques ! C'est ce que reprochent Sepp Blatter et Michel Platini à Gianni Infantino, estimant qu'il se met au service des puissants, alors qu'ils avaient réussi à rendre la FIFA puissante. C'est l'accélération d'un processus entamé depuis longtemps. Blatter et Platini avaient l'idée de faire de la FIFA une organisation incontournable, mettant le football au même niveau que les États. Infantino a une spécificité. Pour la recherche du profit maximal, il est prêt à ramper. On l'a vu lors du tirage au sort des poules de la coupe du monde 2026. D'habitude, c'est pompeux. Là, il a remis un prix FIFA de la paix, qui est de son invention, à… Donald Trump. Il n'arrête pas de vanter ce dernier. Ses prédécesseurs n'agissaient pas ainsi, et ils étaient déjà loin d'être parfaits évidemment. On voit une FIFA qui pourrait répondre aux desiderata de Trump, voulant retirer les matchs de la coupe du monde prévus dans des villes démocrates. 

La servilité de la FIFA sous Infantino est impressionnante. Je pense qu'il aurait le même comportement avec les Chinois, car il y aura forcément une coupe du monde en Chine. Ce qui montre que la FIFA a un problème. À savoir qu'il y a de moins en moins de pays capables d'organiser ce genre d'événement. Elle a tellement augmenté ses exigences d'investissement public qu'on se retrouve avec des co-organisations. In fine, la FIFA, comme le CIO se tournent vers les pays les plus puissants, les plus riches. 

Propos recueillis par Jonathan Baudoin