Ce 9 février, le procès de neuf CRS mis en cause pour violences s'ouvre au tribunal correctionnel de Paris. Les fonctionnaires avaient été filmés donnant des coups à des manifestants dans un Burger King près des Champs-Élysées, un jour de manifestation des Gilets jaunes, en 2018. Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT – Intérieur Police, parle à la NVO de cet événement et de ce qu'il dit du climat actuel au sein des forces de l’ordre.
Les procès de neuf CRS accusés d’avoir frappé une dizaine de gilets jaunes – dont quatre se sont portés parties civiles – dans un restaurant Burger King à Paris le 1er décembre 2018 s’est ouvert ce lundi 9 février au tribunal correctionnel de Paris. Les prévenus, membres de la CRS 43 de Châlon-sur-Saône (Saône-et-Loire), risquent jusqu'à 7 ans de prison. Des images de vidéosurveillance de l'intérieur du fast-food, révélées par Libération, ont montré plusieurs personnes désarmées projetées au sol et rouées de coups de pieds et de matraque. Les manifestants s'étaient réfugiés à l'intérieur du Burger King, alors fermé, pour échapper aux gaz lacrymogènes qui saturaient l'air de la rue de Wagram à ce moment-là. Anthony Caillé, secrétaire général de la CGT – Intérieur Police, réagit à cette actualité et à l’évolution du maintien de l’ordre.
Comment, en tant que policier et syndicaliste, percevez-vous l'ouverture de ce procès ?
À titre personnel, je trouve toujours que c’est une bonne chose quand on aboutit à un procès. Mais encore une fois, la grande difficulté, c’est que la justice est longue et lente. Du coup, le sentiment d’injustice reste prégnant. Quand tu rends une justice qui est tellement loin dans le temps de ce qui a pu se passer, sept ans en l'occurrence, je pense que la société civile s’interroge, se pose des questions, et c’est normal.
L'affaire a notamment été marquée par le soutien général de la hiérarchie et de la profession envers les policiers mis en cause. Comment ce procès est-il perçu en dehors de la CGT ?
La CGT Police, on fait 2 % aux élections, on est très minoritaires. Et on ne communique pas avec les autres syndicats. C'est difficile de percevoir le sentiment des personnels car nous sommes très nombreux, et les communiqués que produit Alliance [syndicat majoritaire, 44 % aux élections professionnelles, ndlr] n'engagent que les représentants du syndicat, pas forcément leurs adhérents.
Les images semblent particulièrement accablantes. Pourtant dans cette affaire comme dans d'autres cas de violences policières filmées, la ligne de défense semble immuable, organisée autour d'un soutien inflexible aux agents. Comment expliquer cela ?
Ce qui est certain c'est que ça n'a pas toujours été le cas. Sous Jospin, et à l’époque de Joxe (ministre de l'Intérieur de juillet 1984 à mars 1986 puis de mai 1988 à janvier 1991, NDLR), je pense que ces choses n’auraient jamais pu avoir lieu. On aurait sans doute suspendu les policiers, sans nier la présomption d’innocence, mais pour le bien de l’enquête, pour le bien de la continuité du travail qu’ont à faire l’ensemble des policiers.
Moi, je ne suis pas choqué quand on suspend un policier, et suspendre un policier, ce n’est pas le condamner. En plus, la suspension, c’est avec traitement, donc ils ne perdent pas leur salaire. Aujourd'hui, on remet en cause les violences, on dit qu'on ne sait pas ce qu'il s’est passé avant. Mais peu importe ce qui s’est passé avant. Nous, notre boulot n’est pas la vengeance. Notre boulot, ce n’est pas d'attraper des manifestants et de dire voilà, vous nous avez bien énervés, on va bien se venger. La légitime défense, ce n’est pas ça.
Pensez-vous que le soutien indéfectible des autorités envers les fonctionnaires mis en cause peut encourager les violences ?
En tout cas, si ça ne les encourage pas, ça ne les décourage pas non plus. Il suffit de voir les assauts contre la ZAD de Sainte-Soline en 2023, ou très récemment, la mort d’El Hacen Diarra dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris. Je ne me l’explique pas, en fait, ça me dépasse. Je me dis que des policiers violents, il y en a toujours eu, et il y en aura, je pense, hélas, toujours. Maintenant, ce qui serait intéressant, c’est qu'on en sache un peu plus au niveau de la chefferie, l'emploi et l’usage des troupes. Est-ce qu’on est sur un chef qui prône la désescalade ou est-ce qu’on est plutôt sur un chef qui, à l’inverse, prône plutôt la violence ? La question des moyens est aussi centrale. Avant, dans un cas de police secours, quand on était appelés pour aller sur une rixe de voie publique, on était 5 ou 7. Donc on faisait très rarement usage de l’arme. Maintenant ils arrivent à 2. Et à 2, ils vont plus avoir tendance à se servir de leur taser ou de leur gazeuse.
La CGT – Intérieur Police a produit une note pour mettre en garde contre une loi, qui doit être votée au Sénat le 10 février, et prévoit d'augmenter les pouvoirs de la police municipale. Est-ce que cela pourrait avoir un impact sur le maintien de l'ordre en manifestation ?
En fait, c'est déjà le cas. La mise en place [en 2016, ndlr] des amendes forfaitaires délictuelles (AFD) rendent les policiers à la fois agents de constatation, agents de contrôle et juges, en leur permettant de sanctionner immédiatement par une amende, sans passer par un magistrat ni un procès. Or, la loi qui va être soumise au vote prévoit d'élargir le champ d'application des AFD, et de les étendre à la police municipale. Ça s'inscrit dans le rôle punitif qu'on veut donner à la police aujourd'hui. Moins elle a les moyens de mener ses missions, plus on l'arme fort pour compenser.
En parallèle, il y a de plus en plus de lois antisociales, de lois liberticides, donc forcément, de plus en plus de personnes s'expriment. Et les pouvoirs publics octroient un arsenal juridique à la police afin qu'elle fasse passer l'envie de manifester de la population. La montée en puissance des polices municipales est dangereuse et, par ailleurs, elle coûte cher aux collectivités, et donc aux citoyens, qui paient une fois la police nationale, et une seconde fois la police municipale. De plus, avec les élections municipales qui approchent, le danger est double. Car dans les mairies qui seront remportées par le RN, on sait où iront les policiers municipaux pour faire leur chiffre, s'ils ont le droit de faire des AFD. Pas dans les beaux quartiers.