Les années 1934 à 1936 constituent une période charnière qui marque les prémices du Front populaire. Le mouvement s'est construit en réaction à la montée du fascisme, sur la base solide d'une gauche rassemblée autour d'un programme commun. À l'avant-poste de cet embrasement unitaire : la CGT. Un article à retrouver dans le trimestriel La Vie ouvrière, numéro 16.
Dans les années 1930, la crise économique touche durement la France. Le nombre de chômeurs double, frappant de 452 000 personnes à plus de 850 000 entre 1931 et 1936. Les conditions de travail se dégradent, les ouvriers sont de plus en plus pressurisés par le patronat. Dans ce contexte, la doctrine fasciste trouve un écho certain chez les Français. Ambiance. La France semble prête à basculer. Le pays prendra pourtant une tout autre route que son voisin germanique avec la déferlante du Front populaire. Les réformes sociales arrachées par ce vaste mouvement politique, chèrement défendues encore aujourd'hui, ont été conquises grâce à une large union de la gauche et une mobilisation sans faille des ouvriers. C'est la CGT qui, la première, a incarné ce désir d'unité en réunissant les deux branches du syndicat en 1936.
L'extrême droite menace
Le divorce cégétiste remonte à la veille de la Première Guerre mondiale. En réaction à l'assassinat de Jean Jaurès en juillet 1914, trois jours avant l'entrée en guerre de la France, Léon Jouhaux, alors secrétaire général de la CGT, annonce le ralliement du syndicat à l'Union sacrée – ce mouvement de rapprochement politique qui a soudé les Français de toutes tendances (politiques ou religieuses) –, rompant ainsi avec la tradition pacifiste. Une minorité s'y oppose fermement, qui voit dans cet appel aux armes l'abandon du syndicalisme révolutionnaire pour une collaboration avec le gouvernement bourgeois. La querelle s'aggrave jusqu'au point de non-retour en 1922 : d'un côté, une CGT réformiste et socialisante ; de l'autre, une CGTU (pour « unitaire ») qui se revendique révolutionnaire et affiche ses liens avec le tout jeune Parti communiste français. Le divorce est acté. Toutes deux gardent néanmoins au cœur de leurs préoccupations la montée de l'extrême droite, nourrie par la crise économique à partir de la décennie suivante. Mais les moyens de lutte divergent. La CGT pense juguler la montée du fascisme en protégeant mordicus la République, tandis que la CGTU estime que le fascisme est la forme finale du capitalisme, dont il faut précipiter la chute en multipliant les mobilisations. Réformer ou renverser la table ? Un siècle plus tard, la question se pose encore.
C'est paradoxalement l'extrême droite qui va mettre tout le monde d'accord. Alors qu'en Allemagne un certain Adolf Hitler a été nommé chancelier, en France, c'est l'affaire Stavisky qui fait les gros titres à partir de décembre 1933. Cette vaste arnaque de faux bons de caisse au nom du Crédit municipal de Bayonne, montée par Alexandre Stavisky, escroc notoire, lui a permis de détourner plus de 200 millions de francs par le système de Ponzi [Montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients par les fonds procurés par les nouveaux entrants, NDLR]. Avec la bénédiction d'hommes politiques. De financier, le scandale devient politique. Albert Dalimier, le ministre du Travail de l'époque, est obligé de démissionner. Une double aubaine pour l'extrême droite, dont le discours antiparlementariste séduit de plus en plus de Français : le principal protagoniste est juif. À partir de janvier 1934, les ligues d'extrême droite (l'Action française, les Croix-de-Feu ou encore les Camelots du roi) défilent régulièrement à Paris. En face, les forces de l'ordre sont accusées de laxisme. Édouard Daladier, alors président du Conseil, finit par renvoyer le préfet de police de l'époque, Jean Chiappe.
C'est la goutte d'eau pour l'extrême droite. Quelques jours plus tard, le 6 février 1934, les ligues et les organisations d'anciens combattants de la Première Guerre mondiale font une démonstration de force dans la capitale, place de la Concorde, devant la Chambre des députés. À l'époque, ce défilé antiparlementaire de plusieurs dizaines de milliers de personnes rappelle furieusement la Marche sur Rome des faisceaux italiens de Mussolini organisée en 1922. La manifestation parisienne tourne à l'émeute. Les affrontements avec les forces de l'ordre font entre dix-sept et dix-neuf morts, selon les sources, et plus d'un millier de blessés. La violence des manifestants est telle que certains craignent carrément un coup d'État de l'extrême droite.
CGT et CGTU organisent la riposte
L'onde de choc traverse brutalement la gauche. « Face à cette prise de conscience que la menace fasciste est aussi présente en France, le réflexe antifasciste est venu de la CGT », retrace Morgan Poggioli, docteur en histoire et chercheur associé à l'université Bourgogne-Europe de Dijon. Le télégramme lapidaire envoyé le lendemain par Léon Jouhaux aux unions départementales de la CGT témoigne de son angoisse : « Alerte ! Tenez-vous prêts à toute action sur mot d'ordre confédéral. Gouvernement démissionnaire, libertés publiques menacées, organisez sans délai manifestation avec tous groupes de gauche. » La République tiendra bon. Gaston Doumergue est rappelé pour remplacer Édouard Daladier, qui a démissionné, à la présidence du Conseil. Le nouveau gouvernement penche à droite.
Rompant avec sa tradition de se cantonner aux mobilisations revendicatives et aux conditions de travail, la CGT appelle à une grève politique le 12 février « contre les menaces de fascisme et pour la défense des libertés publiques ». La CGTU, qui panse encore ses plaies après sa manifestation interdite trois jours plus tôt – qui s'est soldée par quatre morts, des centaines de blessés et plus de mille arrestations –, répond présente. Bon nombre de villes et villages se mobilisent massivement le 12, à travers un mouvement spontané qui n'est pas sans rappeler les Gilets jaunes du XXIe siècle, souligne Morgan Poggioli. À Paris, deux cortèges s'ébranlent : l'un à l'appel de la SFIO (futur Parti socialiste) et de la CGT ; l'autre du PCF et de la CGTU. Les manifestants convergent finalement aux cris de « Unité ! ». « Paris rassemblé dans cette manifestation signifie aux hommes du fascisme et du royalisme qu'ils ne passeront pas ! » s'époumone Léon Blum, ce jour-là. « Le mot d'ordre a résonné dans une large partie de la gauche française, confirme Morgan Poggioli. C'est sur une base antifasciste que va se construire l'unité à gauche : syndicale, avec la réunification de la CGT, et politique avec le Front populaire. »
Une poussée unitaire
Si, à Paris, les tensions durent encore quelques mois, en province, les initiatives unitaires se multiplient. Des syndicats uniques fleurissent, en premier lieu chez les cheminots puis les Postes, télégraphes et téléphones (PTT), le tabac, l'enseignement, le bâtiment et la métallurgie. « Il y a un véritable élan unitaire, observe l'historien. C'est la poussée de la base qui va venir à bout des réticences des directions. » Les communistes et les socialistes enterrent la hache de guerre le 27 juillet 1934 en signant un « pacte d'unité d'action », sur lequel va se construire le Front populaire. La CGT et la CGTU entament de premiers pourparlers à l'automne. La première, en recul, compte moins de 500 000 adhérents, contre 250 000 à la CGTU. Les discussions butent sur la question de l'indépendance du syndicalisme vis-à-vis de l'État et des partis politiques. La CGTU accepte finalement de mettre de l'eau dans son vin et renonce à la tutelle du PCF en actant la fin des « fractions » communistes en 1935.
Cette année-là est un tournant. « L'étincelle syndicale a réveillé un élan unitaire dans toutes les organisations de gauche », affirme Morgan Poggioli. Le 14 juillet 1935, des « assises de la paix et de la liberté » réunissent au vélodrome Buffalo, à Montrouge, les dirigeants communistes, socialistes et radicaux, des représentants des deux CGT et des associations. Ils font le serment de « rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la paix humaine ». Près d'un demi-million de personnes défilent dans les rues de Paris. De ce « Rassemblement populaire » germe l'idée d'un programme commun en vue des élections législatives d'avril 1936. Celui-ci s'articule autour des revendications « pain, paix, liberté », suffisamment vagues pour rassembler largement. C'est la naissance du Front populaire. « L'été 1935 est vraiment le marqueur de cette unité de la gauche face au fascisme, souligne l'historien. La réunification et les fusions s'accélèrent. » Le 2 mars 1936, le congrès de Toulouse acte la réunification de la CGT, mettant un terme à quatorze ans de scission. Le syndicat, fraîchement réunifié, adopte le programme du Rassemblement populaire comme base revendicative minimale, complété par le « plan de rénovation économique » rédigé en 1934 par la CGT, plus ambitieux.
Aux législatives du printemps 1936, la gauche remporte plus de 60 % des sièges. La clé du succès ? Les candidats se présentent au premier tour sous leurs étiquettes politiques respectives, puis se désistent au second tour en faveur de leur homologue du Front populaire le mieux placé. La même technique sera utilisée à l'été 2024, après la dissolution de l'Assemblée nationale. Blum devient président du Conseil en juin et forme le premier gouvernement du Front populaire. Et la classe ouvrière lui rappelle ses promesses…
La presque révolution de la classe ouvrière
Dès le 11 mai, les ouvriers de l'usine Breguet, au Havre, occupent leur lieu de travail en solidarité avec deux collègues licenciés suite aux grèves du 1er mai (qui n'est pas encore chômé). En deux jours, ils obtiennent gain de cause. Les usines Latécoère, à Toulouse, leur ont déjà emboîté le pas, puis l'usine Bloch à Courbevoie, les métallurgistes de Nieuport à Issy-les-Moulineaux, les usines Lavalette à Saint-Ouen, l'usine automobile Hotchkiss à Levallois… Le 28 mai, les 35 000 ouvriers des usines Renault débrayent, puis les 2 500 métallurgistes de Fives-Lille, qui hissent le drapeau rouge. Une vague de grèves et d'occupations d'usine massives déferle sur l'ensemble du pays, qui s'intensifie au mois de juin. Au total, 12 000 grèves sont recensées – dont les trois quarts avec des occupations d'usine. L'ambiance y est bon enfant, les débordements sont rares. Le patronat a peur. C'est dans ce contexte que Léon Trotsky, théoricien russe du communisme en exil en Norvège, écrit le 9 juin : « La révolution française a commencé. » Souvent sans expérience syndicale, ni de mobilisation, les grévistes se ruent sur la CGT réunifiée qui passe de 785 000 adhérents en 1935 à plus de quatre millions en 1937. La fédération de la métallurgie en devient la première organisation, avec près de 850 000 adhérents en 1938 contre 46 000 trois ans plus tôt. Le taux de syndicalisation dans la branche est alors de 72 %, contre seulement 3,9 % auparavant. Le vent en poupe, la CGT s'impose comme un interlocuteur incontournable de l'État et du patronat. Quatre ans plus tard, l'historien Marc Bloch estimera, dans L'Étrange Défaite – Témoignage écrit en 1940, que la CGT comptait alors « parmi les puissances de la République ». Rien que ça.
Pourtant, le syndicat n'est pas à l'origine de cette mobilisation spontanée dans les usines françaises. « C'est un mouvement profond de la classe ouvrière, explique Morgan Poggioli. La CGT va essayer d'en prendre la tête et le contrôle. » En incitant les grévistes, par exemple, à épargner les services publics, où la CGT est particulièrement présente, afin que la mobilisation reste populaire aux yeux de l'opinion publique. Léon Blum appelle au calme. « Le gouvernement demande aux travailleurs de s'en remettre à la loi pour celles de leurs revendications qui doivent être réglées par la loi », dit-il à la radio, le 5 juin. Le soir du 7 juin, les accords de Matignon sont signés entre la CGT, le patronat et l'État, sous la présidence de Léon Blum. Ils consacrent la semaine de 40 heures (contre 48 heures auparavant), une augmentation de salaires de 7 à 15 % selon les branches, l'instauration de conventions collectives, et surtout : deux semaines de congés payés – ce dernier mot est important –, ce qui n'avait jamais été le cas par le passé. Aux yeux de la CGT, ces nouveaux acquis sont une victoire sans équivoque. « Ça va beaucoup plus loin que ce qui était prévu initialement dans le programme du Front populaire »,rappelle l'historien.
Pourtant, les mobilisations continuent, notamment parce que les accords de Matignon ne sont pas appliqués partout. Le 11 juin, il y a deux millions de grévistes. « Ce que le gouvernement peut et doit dire, c'est qu'il est parfaitement résolu à assurer l'ordre dans la rue », menace Léon Blum. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, tente de calmer le jeu. « Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue », plaide-t-il. La CGT aussi. Le 10 juillet, le gouvernement hausse encore le ton, appelant les ouvriers au calme « pour éviter au gouvernement d'être obligé de recourir à des mesures de contrainte ». Le message est reçu. Le mouvement s'effiloche courant juillet. Des grèves continuent à éclater sporadiquement les mois suivants, là où les nouveaux conquis de Matignon ne sont pas respectés.
Miettes de conquêtes pour les femmes
Certains, comme Daniel Guérin, écrivain libertaire issu du milieu bourgeois, accusent la SFIO, le PCF et la CGT de s'être contentés des miettes lâchées par le patronat plutôt que d'envoyer valser l'assiette – et la table avec. Les femmes, notamment, sont les grandes absentes de Matignon. Un comble, alors que les ouvrières se sont largement mobilisées dans les usines et ont massivement adhéré à la CGT. Il faut mentionner Martha Desrumeaux, qui a pris la tête du mouvement de grève dans le secteur du textile du Nord, Rose Zehner, qui a exhorté ses collègues de Citroën à se mobiliser, ou encore Madeleine Colliette, du comité de grève des grands magasins parisiens. À Villeurbanne (Rhône), ce sont les 320 ouvrières d'une usine textile, la Société lyonnaise de cardage et filature, qui ont lancé le mouvement de grève en juin 1936. Dans chaque usine occupée, ce sont elles, évidemment, qui ont assuré le ravitaillement des grévistes tout en s'occupant des enfants du foyer. En plus de la hausse des salaires les plus bas, majoritairement ceux des ouvrières, la seule avancée qui leur a été concédée est de pouvoir voter pour leurs représentants, ou se présenter elles-mêmes, à une époque où elles n'ont pas (encore) le droit de vote.
Les années suivantes, la CGT profite de sa nouvelle trésorerie pour proposer des services aux syndiqués, qui s'inscrivent aussi dans la ligne du Front populaire. Dans le secteur de la santé, l'Institut d'étude et de prévention des maladies professionnelles voit le jour en 1937 pour dépister les pathologies des ouvriers de l'industrie et réclamer une meilleure prise en charge des risques professionnels. La même année, la CGT et l'association de La Ligue de l'enseignement créent Tourisme et vacances pour tous, un organisme qui permet aux familles populaires de partir en vacances.
Malgré la fièvre de cette période historique de conquêtes sociales, la menace fasciste reste dans tous les esprits comme une migraine lancinante. Son ombre, qui grandit dangereusement, aura raison du Front populaire. En novembre 1938, l'appel à la grève générale de la CGT face à la suppression de la semaine de 40 heures fait un flop. Un quart du secteur privé suit, mais les fonctionnaires ont été réquisitionnés. « L'échec de cette grève marque symboliquement la fin du Front populaire, de l'unité de la gauche et de la puissance de la CGT », analyse Morgan Poggioli. Quelques mois plus tard, le 3 septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l'Allemagne hitlérienne. La CGT renaît dans la clandestinité à partir de 1943. En 1947, une nouvelle scission donne naissance à la CGT-Force ouvrière, connue aujourd'hui sous son seul nom de Force ouvrière.
De l'héritage au sursaut
Quatre-vingt-dix ans plus tard, la semaine est de 35 heures, les salaires pourraient être plus généreux mais les conventions collectives et les congés payés demeurent. La menace fasciste aussi. Et la colère des classes populaires, aussi vive qu'en 1936. En novembre 2018, la hausse du prix du carburant a rallumé le brasier. Dans toute la France, les Gilets jaunes ont bloqué les routes, les ronds-points et les centres-villes chaque samedi, jusqu'à la crise sanitaire du Covid, pour réclamer plus de justice fiscale et sociale, plus de démocratie et de pouvoir d'achat. Les syndicats rejoindront par la suite le mouvement.
Cette fois-ci, il aura fallu attendre les élections législatives de 2022 pour que la gauche se saisisse de l'héritage du Front populaire et s'unisse de nouveau au sein d'une Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), puis d'un Nouveau Front populaire (NFP), deux ans plus tard. Comme au printemps 1936, ces législatives sont un succès à gauche. Mais ni cette unité politique et syndicale, ni les manifestations massives ne suffiront à renverser le gouvernement Macron. Le troisième round est prévu en 2027…