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Casse sociale et incertitude stratégique : Bromo, le projet de fusion qui menace l'aérospatiale française

20 février 2026 | Mise à jour le 20 février 2026
Par | Photo(s) : AFP
Casse sociale et incertitude stratégique : Bromo, le projet de fusion qui menace l'aérospatiale française

Ingénieurs de Thales Alenia au travail.

En octobre 2025, Thales, Airbus et Leonardo ont signé un accord visant à fusionner leurs activités spatiales pour devenir une nouvelle puissance face aux entreprises étasuniennes ou chinoises, notamment Starlink, l'entreprise spatiale d'Elon Musk. Un projet européen ambitieux sur le papier, baptisé « Bromo », valorisant en apparence une industrie européenne forte. Mais aux conséquences désastreuses pour le secteur aérospatial français.

Mercredi 18 février, Thomas Meynadier, délégué CGT au sein de Thales, alertait auprès de L’Humanité sur la menace sociale pesant sur l’aérospatiale française. Thales, groupe français spécialisé dans l'aéronautique et la défense, l'avait ainsi annoncé dans un communiqué en octobre dernier : ce projet de fusion « Bromo », visant à regrouper certaines des activités de Airbus Defence and Space (ADS), Thales Alenia Space (TAS) et Leonardo, doit devenir « un acteur spatial européen de premier plan », concentré sur la fusion des programmes satellites en Europe. Pourtant, cette alliance à trois implique un projet de casse sociale de grande ampleur, notamment en matière de suppressions de postes et de restructurations industrielles.

Un projet de casse sociale

Depuis 2023, les trois directions se sont accordées sur le projet d'unification, pour une mise en place effective de Bromo d'ici 2027. Toutefois, de nombreux mouvements ont déjà eu lieu au sein des entreprises spatiales. « Sur Airbus Defence and Space, on a perdu 520 emplois. À Thales, ils ont perdu 800 emplois en France », confirme Sébastien Rostan, délégué syndical central CGT à ADS. « En tout, le secteur représentait 30 000 emplois au niveau européen, aujourd'hui on n'est plus qu'à 25 000. Ils ont déjà supprimé 5 000 emplois ». Une stratégie qui ne devrait pas s'arrêter là : le projet Bromo viserait la suppression de 5 000 postes supplémentaires d'ici 2030. Soit, à terme, une réduction de la moitié des effectifs par rapport au personnel présent au lancement du projet. À cela s'ajoute la multiplication des délocalisations. Chez Airbus, rien qu’au cours du mois de février, on a annoncé les délocalisations de deux branches de l'entreprise, alimentant l'inquiétude des salariés et des syndicats.

Face à cette situation, la CGT, chez Airbus comme chez Thales, se mobilise et appelle au réemploi de tous les postes supprimés. « Il faut pouvoir produire ensuite. Et là, on est face au mythe de la désindustrialisation de l'aviation, de l'usine sans ouvriers », dénonce le délégué syndical.

Un vrai projet de souveraineté européenne ?

Cette casse de l'emploi s'inscrit dans un projet qui prend avant tout une forme économique et financière. Si Bromo est vendu auprès du public comme une volonté d'assurer une Europe puissante et souveraine, cette promesse est largement contestée par les syndicats. « Il n'y a absolument pas de besoin de champion mondial, puisque les marchés satellitaires sont très majoritairement institutionnels, de plus en plus militaires, et de fait totalement fermés au niveau mondial », explique Sébastien Rostan : « Il n'y a pas de marché mondial. Les Américains achètent américain, la Chine achète chinois et l'Europe achète européen. »

Pour les représentants du personnel, le projet Bromo ne renforcerait donc pas la souveraineté industrielle européenne, mais pourrait au contraire ouvrir davantage le marché européen aux concurrents étrangers et accentuer les dépendances technologiques. Derrière le discours officiel sur la compétitivité et l'innovation donc… une simple logique de rentabilité pour les actionnaires.

Vers une crise démocratique

Ainsi, au-delà de la dimension économique (même majeure) de ce projet, se pose surtout une question démocratique fondamentale. « Il n'y a eu aucun débat à l'Assemblée nationale pour déterminer la stratégie spatiale française », regrette-t-il. Le sujet devient d'autant plus crucial lorsqu'on réalise que l'État français pourrait perdre la main sur cette production stratégique de satellites. Actuellement présent au conseil d'administration de Thales et d'Airbus, l'État conserve un poids décisionnaire sur ces entreprises considérées comme critiques pour l'industrie et la défense. Avec Bromo, cette place pourrait disparaître, marquant une étape supplémentaire dans la privatisation du secteur spatial. Pour les syndicats, ce retrait du contrôle public représente un risque majeur, non seulement pour les salariés, mais aussi pour l'ensemble de la société, qui dépend de ces infrastructures pour les communications, la défense et la recherche.

Le projet Bromo, et la politique de réduction des coûts à tout crin et de perte d'emplois, s’avance au moment où le chiffre d’affaires d'Airbus ou Thales explose. Cruel contraste.

Emil Dromery