Papeterie Docelles, les salariés veulent une Scop.

Mercredi 19 mars, une opération « portes ouvertes » est organisée aux papeteries de Docelles à l'appel de l'intersyndicale CFE-CGC, CGT et des 85 salariés qui veulent monter une Scop. Denis Schnabel, secrétaire de l'union départementale CGT des Vosges, est au milieu des siens avec les salariés et les visiteurs qui le saluent et vont à sa rencontre.
L'UD CGT a lancé un appel à soutenir l'initiative qui vise à faire travailler 116 personnes plutôt que de détruire l'emploi et les superbes installations témoins de l'histoire et de la haute technicité locale. « Cette entreprise est viable, mais le problème est politique.
La loi Hamon permettant la reprise des entreprises par les salariés n'est toujours pas votée », explique le secrétaire général de l'UD CGT. Devant l'usine, on s'inscrit par petits groupes pour la visite, et ce n'est pas sans fierté que des salariés se transforment en guides d'un jour. Il y a là des familles, des enfants qui découvrent les gigantesques cuves, les pulpeurs, les moteurs, les tubes, les chaînes…
La culture industrielle des vallées de la Vologne
Le néophyte se perd dans cet immense dédale de machineries complexes. Mais les gens d'ici sont en terrain connu. La fabrication du papier est partie intégrante de la culture industrielle des vallées de la Vologne, de la Meurthe et de la Moselle, où on est souvent papetiers de père en fils depuis des générations. Des retraités viennent revoir là où ils ont travaillé, découvrent impressionnés les nouvelles machines ou la chaudière rutilante installées récemment. Certains ont la larme à l'œil, on s'échange des mots de sympathie : « on est de tout cœur avec vous ».
Deux ouvriers des anciennes papeteries du Souche à Anould, fermées il y a deux ans, sont venus spécialement pour l'occasion : « Nous soutenons ceux de Docelles parce que nous avons vécu la même chose. Nous étions 117 et maintenant, pour 80 % d'entre nous, c'est le chômage ou le RSA. Il ne manquait que 800 000 euros pour nous relancer. Des politiques nous ont fait des promesses, mais il n'y a rien eu derrière. » Et de citer un exemple local avec l'aménagement d'une zone industrielle où 16 millions d'aides auraient été versés pour y installer un seul artisan…
Les qualités exceptionnelles des produits de Docelles
Le 24 janvier dernier, « la Marie » – c'est ainsi qu'on nomme ici la grosse machinerie longue de 200 mètres – sortait sa dernière bobine de papier. Depuis, tout est figé. L'électricité et des appareils de soufflerie qui ont été maintenus en fonctionnement donnent encore l'impression du sommeil, pas encore de la mort. L'atmosphère contraste évidemment avec ce que connaissent les salariés qui arpentent des lieux où habituellement la protection auditive est obligatoire. « Depuis le 24 janvier, 120 d'entre nous ont reçu une notification de licenciement. Sur le site, il ne reste que les personnels affectés à la surveillance et les 18 élus du personnel qui sont en attente » explique Gildas Monnerot. Et de détailler les qualités exceptionnelles des produits de Docelles avec, par exemple, un type de papier conçu pour que l'encre sèche très rapidement. Une particularité qui en fait un produit recherché pour les envois de masse des campagnes publicitaires ou électorales.
Visite de la belle au bois dormant
Un autre atout de Docelles, ce sont aussi les machines de haute précision qui permettent une grande souplesse dans les productions. Leur adaptabilité permet de répondre à des commandes de petites séries et ce, avec une grande variabilité dans les grammages (de 50 g à 160 g au m2). En montrant les machines remplacées en 2006, puis la chaudière à gaz qui n'a que trois ans, Gildas s'insurge : « Je suis écœuré de voir qu'on a investi jusqu'au dernier moment pour finalement tout arrêter sous prétexte que ce n'était plus rentable. En fait, cela fait trois ans que l'on nous balade et qu'on nous retire des productions. »
« 100 millions pour casser l'outil… «
L'ancien élu CFDT au comité de groupe européen a 37 ans de boîte. Il a décidé de partir plutôt que de s'inscrire dans le projet de la Scop. Cela ne l'empêche pas d'être solidaire de ses camarades et de dénoncer la stratégie du groupe finlandais UPM : « UPM veut tout simplement enlever du papier sur le marché. Ils sont sur des logiques de groupes qui se constituent des monopoles. En fait, ils “investissent” 100 millions pour casser l'outil et estiment que cet “investissement” leur rapporte ensuite 90 millions par an. Ils ont amusé la galerie en disant qu'ils voulaient vendre. »
Refus malhonnête à honnête proposition
Pendant que les groupes de visiteurs s'éparpillent sur le site, un grand feu de palettes est allumé devant l'usine et on commence à se rassembler à proximité autour des barbecues. C'est là que nous trouvons Sébastien Saget, le jeune délégué CGT de l'entreprise qui a été à l'initiative de la proposition d'une Scop.
Car si des salariés ont accepté sans broncher des indemnités de départ non négligeables, 85 d'entre eux se sont engagés dans cette alternative pour sauver l'emploi. Un projet crédible, mais qui s'est heurté à un obstacle de taille : la mauvaise foi absolue d'UPM. C'est ce qu'explique Sébastien : « UPM a dit qu'il voulait vendre. Il y a eu deux propositions de reprise. La première a été rejetée parce qu'UPM a prétendu que le business plan n'était pas crédible. La seconde, c'est la nôtre, celle d'une reprise par les salariés. Nous leur avons proposé l'euro symbolique puis, face à leur refus, nous avons dit que nous pouvions monter jusqu'à trois millions.

Pour casser la proposition, ils ont exigé entre 10 et 12 millions, un chiffre intenable. Et ils préfèrent mettre 30 millions pour fermer. » Début mars se tenait en effet à Paris une réunion entre la direction d'UPM et ses ex-salariés porteurs de la proposition de reprise, sous l'égide d'Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif. Le plan avancé par les salariés est assez bien ficelé : en additionnant les 5 millions d'aides du PSE, trois millions qu'on va chercher chez les banques, un capital de 1,5 million avancé par les salariés, des aides des collectivités territoriales évaluées entre 700 000 et 800 000 euros, une prime à l'aménagement du territoire d'un million et la garantie bancaire de la BPI, le tout devait tenir la route. Côté clients, pas de problème non plus, ce n'est pas cela qui manque… C'est lors de cette réunion que tombe le couperet d'une vente… à 10 millions ou plus.
Des logiques de groupes
qui se constituent des monopoles
Le coup a été rude, mais peut-être pas fatal. Juste après l'initiative « portes ouvertes » devait se tenir une AG des salariés engagés dans le projet de Scop. « Ils ne s'attendaient pas à une proposition sérieuse des salariés, on les a coincés. Alors, que font les patrons quand on les coince ? Ils changent les règles du jeu » intervient Marie-Madeleine Maucourt, directrice de l'Union régionale Est pour l'accompagnement des Scop.
Toujours debout
« Il faut poursuivre l'action, faire levier sur les valeurs éthiques d'un groupe qui prétend s'en revendiquer, alerter les médias et aller à Helsinki », suggère l'avocat des salariés Ralph Blindaueur. « Ils torpillent toutes les solutions, mais il est possible de les prendre en défaut devant le Conseil de la libre concurrence, car ils organisent le monopole », explique encore Denis Schnabel. « Il y a aussi le précédent de la papeterie M-Real à Alizay, dans l'Eure, où les salariés ont réussi leur projet de reprise grâce à l'intervention des collectivités territoriales. » Simple bras d'honneur ou chance réelle d'aboutir ? La question prioritaire n'est pour l'heure pas tant celle-ci que les nouvelles actions qui se préparent déjà pour ces prochaines semaines.
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Vente par morceaux
Même logique chez Stora Enso Corbehem (62)
« C'est une situation similaire à celle de Docelles qui affecte le site Stora Enso de Corbehem. Cette papeterie qui emploie 330 salariés est le spécialiste du papier glacé pour magazines et publicités. Après une étude s'étalant sur plusieurs mois, l'outil est officiellement mis en vente en septembre 2013. En réalité, aucune recherche de repreneur n'est entreprise. La fermeture de l'entreprise est annoncée pour juin prochain, tandis que la papeterie a arrêté toute production – officiellement pour cause de danger pour la santé des salariés – depuis février 2014. La lecture des procès-verbaux du CHSCT fait apparaître une vente de l'outil par morceaux. Ici comme chez Docelles, la CGT réclame la préemption de l'outil de production par le conseil général et le conseil régional. »