À Blanquefort, dans une « famille Ford », la lente fin de vie industrielle
Soixante ans de Ford avec son compagnon, 93 si l'on inclut le père. Sans compter le beau-frère... En Gironde, des "familles Ford" entières vivent depuis des mois à l'usine de Blanquefort, menacée de fermeture, un lent déclin mêlant attentisme, colère, et nostalgie d'un passé industriel révolu.
Publié le 19 février 2019
Soixante ans de Ford avec son compagnon, 93 si l’on inclut le père. Sans compter le beau-frère… En Gironde, des « familles Ford » entières vivent depuis des mois à l’usine de Blanquefort, menacée de fermeture, un lent déclin mêlant attentisme, colère, et nostalgie d’un passé industriel révolu.
« La question, c’est : comment garder une conscience professionnelle quand on sait qu’on va être viré ? Moi, je me la pose tous les matins en me levant à 04H30… Je me dis : pourquoi j’y vais ? »
Lundi, alors que les syndicats rencontrent à Paris le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, Morgane doit faire comme d’habitude les 20 minutes de route depuis son village médocain de Macao, jusqu’à l’usine de boîte de vitesses où cette énergique blonde de 46 ans est entrée intérimaire en 1991, CDI en 1995. Dans les pas de son père, embauché en 1972 à l’ouverture de l’usine, qu’Henry Ford II en personne, petits-fils du fondateur de la marque, était venu inaugurer.
« À l’époque, Ford embauchait par vagues entières. Quand je suis entrée, on devait être 80 à la fois », se souvient-elle. À l’assemblage d’abord, puis machiniste, une des femmes pionnières au poste de « conducteur d’équipement industriel ».
Ford-Blanquefort, 3 600 employés à son pic, 850 aujourd’hui. Son personnel drainé de l’agglomération bordelaise, mais aussi de toute la Gironde, jusqu’aux départements voisins. Un parking salariés à perte de vue, « où plus d’une fois on errait en cherchant sa voiture… » « Quand on entrait chez Ford à l’époque, on était content, on se disait c’est gagné. C’était une bonne situation, l’assurance d’un emploi à vie ». Pour son père, Ford fut « toute la vie, vraiment une fierté ». Les trois-huit, les échelons gravis, de mécano à contremaître de maintenance, 30 personnes sous sa responsabilité.
Depuis le désengagement du constructeur, il a la rage. « Il a un badge retraité, il pourrait venir nous voir, mais il refuse, il dit que voir une partie de l’usine vide, ça lui ferait trop de peine. Et lui qui a roulé Ford toute sa vie, il vient de changer de marque, et dit à tous ses copains de boycotter… », s’amuse Éric, 55 ans, compagnon de Morgane. Un couple Ford parmi tant d’autres. Car à Blanquefort, on se rencontrait, aussi, bien sûr.
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