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Avec le Venin dans la plume, Noiriel analyse les analogies entre Drumont et Zemmour

22 novembre 2019 | Mise à jour le 24 novembre 2019
Par | Photo(s) : DR
Avec le Venin dans la plume, Noiriel analyse les analogies entre Drumont et Zemmour

Dans son dernier essai, Le venin dans la plume, Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Gérard Noiriel analyse les analogies des discours identitaires des deux polémistes à quelque 120 ans de distance et les processus de leur banalisation. Un travail d'historien utile pour combattre la haine « identitaire ».

Comprendre l'espace qu'occupent aujourd'hui Éric Zemmour et ses thèses identitaires dans l'espace public et médiatique, en comparant ses mots et les conditions de leur diffusion à ceux d'Édouard Drumont qui écrivit il y a plus d'un siècle, en 1886, le livre alors à succès La France juive, créa en 1892 le journal La Libre Parole avec pour sous-titre : « La France aux Français », s'opposa avec virulence à la révision du procès du capitaine Dreyfus et mit sur pied, à l'aube du XXe siècle, le Comité national antijuif, le pari est difficile.

Mais pour l'historien Gérard Noiriel, il s'agit de « mieux comprendre ce qu'est, au juste, l'histoire identitaire que diffuse Éric Zemmour ». Précisément, c'est un travail d'historien que propose ici l'auteur : « tout historien digne de ce nom met en œuvre une méthode, qui n'est d'ailleurs pas très éloignée de celle qui définit la déontologie du vrai journaliste : trouver des sources, les confronter pour établir des faits vrais et vérifiables ».

Une méthode, analyse-t-il, aux antipodes de celles des polémistes comme Drumont et Zemmour, dont « l'objectif est strictement idéologique » et qu'il classe dans la catégorie des « populistes » donnant à ce terme un sens précis : « le populisme, au sens vrai du terme, c'est l'usage que les dominants font du “peuple” pour régler leurs querelles internes », prétendant s'en faire « les porte-voix ».

En jeu : comprendre où s'enracine le discours identitaire, comme discours d'exclusion, de rejet, de haine. Si « toute personne est façonnée par un grand nombre de caractéristiques identitaires (liées à son genre, son milieu social, sa nationalité, sa religion, son origine, etc.) », autant d'« identités latentes » qui se complètent et évoluent, le discours identitaire à l'inverse « sélectionne l'une de ces identités latentes pour la projeter dans l'espace public, la transformant en une entité collective, un “personnage”, dénoncé ou défendu dans le cadre des luttes politiques du moment ».

L'historien, dans ce livre, cherche dès lors à montrer en quoi « le type d'histoire identitaire que ressasse Éric Zemmour dans ses livres a lui aussi une histoire, qui débute avec Édouard Drumont ».

Temps de crise, temps de buzz

Pour cela, Gérard Noiriel restitue d'abord les parcours individuels de Drumont et Zemmour dans le contexte de leur temps. Deux hommes, qui revendiquent leurs origines modestes, mais ont goûté aux meilleures écoles malgré des échecs, qui auraient l'ambition de se hisser — y compris financièrement — au rang social de ceux qui ont nourri leurs frustrations, et se posent en victimes des « bien-pensants » ou du « politiquement correct », pour s'ériger en « rebelles » contre « l'ordre établi ».

L'un développe son idéologie durant la Troisième République où s'ébauche la démocratie, celle du développement économique puis de la crise — double mouvement qui concerne aussi la presse — celle de l'épanouissement du nationalisme, d'un « nous français » à la fois revanchard après la défaite de 1870 et colonialiste, où il affirme « le juif, voilà l'ennemi ».

L'autre s'exprime dans un pays lui aussi marqué par la crise, le chômage de masse, la précarisation, la ghettoïsation des quartiers populaires, l'affaiblissement des organisations ouvrières, l'irruption du FN dans le champ politique et médiatique.

Une société où le génocide des juifs d'Europe a — fût-ce partiellement — délégitimé le discours antisémite, mais où, après la chute des pays se revendiquant du socialisme, les hérauts de l'anticommunisme ont pu trouver un nouvel ennemi dans l'islam à la faveur de la révolution iranienne puis à l'issue d'attentats perpétrés par des terroristes se revendiquant de leur vision dévoyée de l'Islam.

Le contexte est aussi celui d'une révolution de la presse, économique – avec sa concentration —, technologique, et liée aux privatisations dans l'audiovisuel qui génèrent la concurrence entre les chaînes pour qui l'audimat et la recherche du buzz deviennent les principaux guides.

L'émission « Ça se dispute » a pu se présenter ainsi chaque soir en célébrant explicitement « les noces du spectacle et de la télévision ». Et Éric Zemmour se voit inviter quotidiennement dans des émissions à grande écoute à « polémiquer pour exister », assurant « se salir les mains pour la bonne cause ».

« Le pôle dominant de l'édition » a joué et joue lui aussi un rôle déterminant pour la promotion de Drumont comme de Zemmour et dans « le processus de légitimation de leurs thèses ».

La posture des prophètes de malheur

Le Suicide français (titre d'un livre de Zemmour), l'effondrement économique et la décadence morale du pays : tel est l'un des thèmes premiers à partir desquels les pamphlétaires Drumont et Zemmour cherchent à redéfinir ce que la France, érigée en personnage, devrait être pour se reconstruire dans le respect d'une histoire réinventée et d'origines supposées auxquelles il conviendrait de revenir et de se conformer. Un thème repris à l'envi par les promoteurs des « racines chrétiennes de la France », thème cher à Zemmour.

Cette trame leur permet de réhabiliter certains personnages historiques, de définir les « ennemis de l'intérieur » et d'appliquer une « rhétorique de l'inversion » : « ceux que l'on avait l'habitude de voir comme des dominants » sont alors décrits « comme dominés et réciproquement ».

Avec ce discours sont construits les figures de deux « ennemis mortels », « le banquier juif et le terroriste musulman » (représentant chacun toute une « communauté »), Zemmour déployant alors la thèse du « grand remplacement » par un « flot d'immigrés musulmans » ayant « submergé la France » et refusant de « s'assimiler », un « antagonisme ancestral » rendant impossible toute « intégration ».

Gérard Noiriel retient là cinq éléments de discours censés alimenter cette rhétorique : « ils font la loi chez nous », « ils dégradent notre langue », « ils ont des noms à coucher dehors », « haro sur le halal » et « Français de papier », amenant à un « nous sommes trop bons » d'accueillir cette menace existentielle et à l'accusation de tous ceux qui le défendent (les « droits-de-l'hommistes »…) comme des « alliés objectifs du “parti de l'étranger” ». Comme le seraient les historiens ou autres chercheurs en sciences sociales qui, déconstruisant ces discours en partant des faits, seraient des ennemis de la France.

Face au stigmate

Ce discours discréditant la recherche pour promouvoir l'idéologie permet à des franges importantes de la population de s'en revendiquer. C'est ce qu'étudie l'auteur à travers deux analyses. La première concerne les commentaires des participants à la souscription lancée par La Libre parole pour soutenir la veuve du colonel Henry, accusé d'avoir falsifié les documents incriminant le capitaine Dreyfus et qui s'était suicidé en prison.

Sa veuve entendait intenter un procès contre Joseph Reynach qui avait accusé Henry. Ses partisans en étaient convaincus : la censure des « bien-pensants » empêchait les « vrais Français » de dévoiler la vérité sur les juifs. Le second concerne les commentaires (quant à eux le plus souvent anonymes) soutenant Zemmour sur le site Riposte laïque. Et « les fans se lâchent ».

Face à ces diatribes, le choix de ne pas participer à la polémique en contribuant à sa publicité ou au contraire de répondre pied à pied en exposant faits et arguments s'est posé dès la promotion des discours de Drumont. L'Affaire Dreyfus a contraint à rejeter le silence. Mais, Gérard Noiriel constate « le mécanisme psychologique qui oblige les individus stigmatisés à revendiquer une dimension de leur identité qui, bien souvent, n'avait pratiquement plus d'importance pour eux ». Voire à « retourner le stigmate ».

Contre la haine

« L'Histoire ne repasse jamais deux fois les mêmes plats », rappelle l'historien. Comparer des discours à plus d'un siècle de distance et la façon dont leur venin se propage ne signifie donc nullement prétendre au risque de la répétition historique. Reste que ce qui se joue dans des pays comme la Hongrie ou le Brésil appelle à réfléchir à la fabrique de la haine, à sa banalisation et à ses conséquences.

Une réflexion que seraient bien inspirés de mener les hôtes médiatiques d'un Zemmour, les responsables politiques qui s'inspirent de la matrice identitaire construite depuis Drumont en espérant glaner des voix aux élections, ou ceux qui, démantelant le socle social du pays, espèrent faire diversion en tentant d'écarter le social du débat public par la mise en avant de thèses nauséabondes.