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Coup de tabac à la Seita

23 juin 2014 | Mise à jour le 26 avril 2017
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Coup de tabac à la Seita

Le Britannique Imperial Tobacco, propriétaire de la Seita annonce son intention de se séparer du tiers de ses effectifs avec notamment la fermeture de l'usine de Carquefou, près de Nantes. Sur place, les salariés sont révoltés. Avec la CGT, ils contestent un choix délétère pour l'emploi et la santé publique.

Les traces de feu de palette à l'entrée et la présence d'une équipe de vigiles au look patibulaire (crânes rasés, tatouages style mafia des pays de l'Est) ne trompent pas. L'usine Imperial Tobacco Group (ITG) de Nantes est en état de siège depuis le 15 avril dernier. C'est en effet à cette date que Martin Carrol, président de la Seita, a annoncé un plan de restructuration qui, outre la fermeture de l'usine historique d'ITG à Notting­ham (Grande-Bretagne) avec ses quelque 600 salariés, affecterait le tiers des effectifs du groupe en France.

Dans le détail, la Seita, dont le siège est à Paris, dispose encore de deux usines de production en France (Carquefou et Riom, dans le Puy-de-Dôme), une usine de traitement du tabac au Havre, ainsi que de deux centres de recherche (Bergerac en Dordogne et Fleury-les-Aubrais dans le Loiret). Selon l'annonce d'ITG, le centre de recherche de Bergerac (37 salariés), mais aussi l'usine de Nantes-Carquefou (327 salariés) doivent fermer. La force de vente (soit 120 postes environ) est également visée par le plan de réorganisation. «

Des fuites étaient parvenues dès la fin mars. Nous avons hésité à divulguer l'information, mais comment garder cela pour nous ? Quand nous avons décidé d'informer le personnel. Nous nous sommes heurtés à l'incrédulité », se rappelle Pascal Brochard, délégué syndical CGT à Carquefou. Une incrédulité qui laisse rapidement la place au choc.

UNE ANNONCE BRUTALE

En effet, dans la nuit du 14 au 15 avril 2014, veille de l'annonce officielle, vingt-cinq agents de sécurité ne parlant pas français sont envoyés sur le site. Peur d'une réaction violente des salariés ? Intimidation ? Depuis ce jour, le premier feu de palettes a été allumé à l'extérieur. Mais à l'intérieur de l'usine aussi, les salariés ont modifié la géographie du lieu. Ici, les palettes ont été transformées en murs couverts de cartons et d'affiches pour créer un lieu propice aux assemblées générales et réunions des salariés.

C'est Fort Alamo. Non loin de là, un énorme stock de cartons de cartouches de cigarettes a été entouré de film plastique. C'est le trésor de guerre. L'usine tourne encore, mais au ralenti. Les arrêts maladie se multiplient. Il faut dire que parmi les salariés, certains venaient des sites Seita de Metz et Strasbourg fermés en 2008 – ce qui a entraîné 850 suppressions d'emplois –, d'autres encore de celui de Lille, fermé en 2005.

Si Nantes ferme, il n'y aura désormais guère d'endroit où se reclasser. Encore moins pour retrouver des salaires équivalents, car des années d'activité syndicale forte génèrent quand même quelques acquis. Et dans ce contexte, Sébastien Depierre, directeur de l'usine de Nantes a le culot d'éditer le 16 mai courant un appel à volontaires pour former des ouvriers en Égypte sur les machines de Carquefou qui vont disparaître.

UN CHOIX ORIENTÉ PAR LA FINANCE

Selon la direction de la Seita, Imperial Tobacco « n'aurait d'autre alternative que d'envisager un projet de réorganisation pour sauvegarder sa compétitivité ». Les quelque 1 100 emplois supprimés en France et en Grande-Bretagne en créeraient 130 en Pologne avec une délocalisation partielle de la production, dont la célèbre Gauloise.

Michel Laboureur, représentant de la CGT au CCE, bondit à l'énoncé de cet argument : « Si on ferme l'usine de Nantes pour raison de manque compétitivité, alors il n'y a plus un seul salarié en France qui doive continuer à travailler. » En effet, un rapport du cabinet Progexa, commandé par le CCE l'année dernière, montrait qu'en 2013, les dividendes représentaient 576 millions d'euros, soit 40 000 euros par mois et par salarié. Difficile de trouver plus compétitif…

DEPUIS 2008, LES ACTIONNAIRES DE LA SEITA
ONT EMPOCHÉ 2,6 MILLIARDS DE DIVIDENDES

Mais ce n'est pas tout. Chez ITG, les profits atteignent des chiffres proprement astronomiques : depuis 2008, les actionnaires de la Seita ont empoché 2,6 milliards de dividendes. L'État est mis à contribution par différents biais pour alimenter cette pompe à profits. Tandis que les taxes représentent 80 % du prix des cigarettes, le système d'intégration fiscale a permis de réaliser à lui seul quelque 305 millions d'économie d'impôts sur cinq ans.

Ainsi l'État, si prompt à vanter l'austérité, pense certainement que la multinationale n'est pas suffisamment aidée puisqu'il trouve encore le moyen de lui verser 640 000 euros au titre du CICE. Aujourd'hui en France, sur un paquet de cigarettes acheté 6,70 euros, la fabrication ne représente que 17 centimes et les salaires 4 centimes…

Selon l'analyse du cabinet Progexa, la casse de la filière tabacole française est liée à la volonté affichée par ITG de « maximiser les bénéfices et le retour de cash vers l'actionnariat. […] Une stratégie financière particulièrement court-termiste et dangereuse à terme ».

POUR LA DÉFENSE DE LA SANTÉ

Tout le monde sait que le tabac nuit à la santé et tue des dizaines de milliers de personnes en France chaque année. Les salariés du tabac en ont bien conscience, mais Virginie, ouvrière à Carquefou relève une contradiction : « Partant de ce constat, soit l'État interdit purement et simplement la cigarette, soit il ne le fait pas, mais alors il doit exercer un contrôle sur ce produit. » Un devoir d'autant plus impératif que l'État prélève des taxes importantes sur sa vente.

Outre les recettes fiscales qui lui échappent, le développement d'une logique de profit favorise la fraude, la cigarette de contrebande et une production à la qualité non contrôlée qui ne peuvent qu'aggraver les problèmes de santé publique. Décidément, l'État a son mot à dire pour que l'industrie du tabac ne devienne pas qu'une machine à tuer les uns pour enrichir les autres. Les recettes aujourd'hui détournées seraient utilement réorientées vers le système de santé public et la Sécurité sociale. Qui pourrait contester le fait que la prévention et le développement de la recherche ont besoin de ces fonds ?

Mais précisément, ITG ne fait pas que délocaliser l'emploi – puisque les cigarettes seront de toute façon fabriquées quelque part –, mais il entend aussi fermer ses centres de recherche. Et pour mieux comprendre cet enjeu, la NVO vous emmène à l'institut de Bergerac qui est l'objet de notre deuxième coup de projecteur sur la filière tabac.

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LE REGARD DE

JEAN-LUC BINDEL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA FÉDÉRATION AGROALIMENTAIRE
ET FORESTIÈRE CGT

« L'intervention publique est nécessaire »

« Depuis la privatisation de la Seita à la fin des années 1990, les restructurations, licenciements, délocalisation et filialisation se succèdent. Les stratégies d'Imperial Tobacco ne visent qu'à l'accumulation de capital. La vision à court terme et égoïste du groupe a entraîné chômage, désindustrialisation et mise en danger de la santé des consommateurs de tabac. Ce sont les raisons pour lesquelles la CGT s'est toujours battue contre la privatisation et porte aujourd'hui l'exigence de la renationalisation. En bradant la filière tabacole, le groupe anglais ITG porte de lourdes responsabilités.

De la production de tabac à la fabrication de cigarettes en passant par la recherche, ITG sacrifie, sur l'autel des profits, l'ensemble de la filière. Au total, ce sont plus de 500 emplois qui sont menacés. Pourtant le maintien et le développement de la filière en France sont une nécessité. Les propositions de la CGT s'inscrivent dans cet objectif. Sans revenir sur l'ensemble de nos propositions, quelques-unes nous paraissent importantes à souligner :
– la reconquête de la filière nécessite une intervention publique garantissant la production et la création d'emplois.
– dans le cadre de la renationalisation, le statut public du personnel doit être rétabli.
– développement et financement de la recherche au service de la santé publique.
La CGT a écrit aux trois ministères (Santé, Budget et Agriculture), pour exiger la mise en place d'une table ronde afin de décider de la mise en œuvre de nos propositions. »
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