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Front populaire : le droit aux vacances, une victoire de la classe ouvrière

6 février 2026 | Mise à jour le 6 février 2026
Par | Photo(s) : LAPI-ROGER-VIOLLET
Front populaire : le droit aux vacances, une victoire de la classe ouvrière

Plage du Havre (Seine-Maritime), vers 1937. Même si l'on est encore loin du tourisme de masse, les côtes normandes, de Bretagne et du Nord constituent les destination phares des ouvriers au cours de l'entre-deux-guerres.

Les congés payés, qui ne figuraient pas à l'origine dans le programme du Front populaire, se sont imposés à la faveur d'une contestation inédite des travailleurs. Votée en juin 1936, la loi qui les instaure inaugure une politique d'émancipation culturelle aujourd'hui menacée par les menées néolibérales. Promesse égalitaire, le droit aux vacances pâtit notamment du creusement des inégalités sociales et de l'abandon des politiques d'éducation populaire. Cet article est à retrouver dans La Vie ouvrière numéro 16 consacrée au Front populaire.

 

Dans la nuit du 7 au 8juin 1936, le destin de la France bascule. Réunis à l'hôtel de Matignon, les dirigeants du Front populaire, la Confédération générale du patronat français (CGPF) et la CGT signent les accords de Matignon. Création des conventions collectives, semaine de 40heures, confirmation des libertés syndicales… de nombreuses réformes sociales sont annoncées, auxquelles s'ajoutent deux semaines de congés payés. C'est une incroyable victoire pour la classe ouvrière. 

Depuis les élections législatives des 26avril et 3mai 1936, l'Hexagone connaît un mouvement de grève inédit. De nombreux lieux sont occupés (usines, magasins, fermes, ateliers…), impliquant jusqu'à deux millions de grévistes. «Les grèves débutent dès la victoire du Front populaire, rappelle l'historien Pascal Ory, membre de l'Académie française. Totalement pacifiques, elles concernent surtout le secteur privé, notamment tertiaire, et se caractérisent par un fort optimisme. Leur objectif est d'encourager le gouvernement Blum à appliquer son programme.» 

Les grèves imposent…

À l'origine, les congés payés ne figurent pas dans le cahier revendicatif de la CGT, ni dans celui du Rassemblement populaire, sur lequel se sont accordés la SFIO, le PCF puis le Parti radical en vue des élections législatives de 1936. Dans les années 1920, la revendication de vacances payées n'apparaît nullement comme une priorité, bien qu'elle commence à faire son chemin dans les esprits. «À l'époque, l'idée d'instaurer des congés payés est perçue comme un risque de déstabilisation pour l'économie», souligne l'historienne Ludivine Bantigny, autrice d'un ouvrage à paraître sur le Front populaire: La Bourse ou la Vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd'hui (LaDécouverte, mars2026). « Des projets de loi, déposés en1925 et1931, ont à chaque fois échoué. Tous les groupements patronaux et les chambres de commerce s'y étaient opposés. Il était complètement impensable à ce moment-là d'imaginer un salaire versé sans contrepartie de travail », complète l'historienne. 

Le Front populaire n'invente pourtant pas les congés payés. Ils existaient déjà depuis longtemps dans certains secteurs, notamment chez les fonctionnaires (depuis 1853), les salariés des compagnies de chemin de fer ou des entreprises distributrices d'électricité. En 1925, une enquête menée par le ministère du Travail révèle cependant que seuls 40000 travailleurs en bénéficient. La France est en retard par rapport à ses voisins européens. À la fin des années 1920, douzemillions d'Allemands ont une convention collective qui leur octroie des congés payés. En 1928, une enquête menée par le Bureau international du travail estime en outre que 40 % des ouvriers et ouvrières disposent de congés payés en Europe. 

Au printemps 1936, l'idée de congés payés est donc dans l'air du temps. Le débat public en est nourri depuis un moment. « Lorsqu'il arrive au pouvoir, le Front populaire ne s'attend pas du tout à une mobilisation ouvrière aussi massive », détaille l'historien Jean Vigreux. Le mouvement de grève, qui s'abat sur la France en mai-juin 1936, participe largement à décider du sort des congés payés en l'imposant à l'agenda politique. Conscient des enjeux, Léon Blum, qui a depuis longtemps compris que le loisir n'est pas qu'une simple absence de travail, mais un temps d'épanouissement intellectuel et culturel, saisit la balle au bond. À peine arrivé au pouvoir, il demande à Charles Picquenard, directeur du Travail au ministère éponyme de rédiger un projet de loi. 

… la loi dispose

Rédigé dans la nuit du 8 au 9juin, le texte est discuté à la Chambre des députés le 11juin, où il est adopté par 563 des 564 votants, puis transmis au Sénat qui l'entérine sans modification le 17juin. «Ce qui est impressionnant, c'est la rapidité avec laquelle la mesure est adoptée. Que ce soit à la Chambre ou au Sénat, le débat parlementaire s'est déroulé en seulement quelques heures », détaille Ludivine Bantigny. «Cette rapidité est le signe d'une urgence sociale et d'une peur patronale. Les patrons acceptent les congés payés parce qu'ils veulent que les ouvriers reprennent le travail. Les grèves bloquent l'économie. C'est un problème pour le gouvernement qu'il faut résoudre rapidement. Pour autant, le mouvement de grève se poursuit jusqu'à la fin du mois de juin1936 », complète Jean Vigreux. 

Après promulgation de la loi le 20 juin, la France devient le pays qui offre le plus de congés payés à ses travailleurs. Ce conquis social, qui ne bénéficie plus seulement à quelques catégories professionnelles, ouvre une brèche dans le quotidien des Français. « L'ouvrier peut dorénavant prendre son temps en quittant l'unique logique tayloriste du “métro-boulot-dodo”. Cela lui ouvre la possibilité de pratiquer des loisirs sportifs et culturels », estime Jean Vigreux. 

De l'émancipation à la marchandisation

Avec les congés payés, le gouvernement Blum inaugure en effet une nouvelle politique culturelle. Léo Lagrange, député socialiste du Nord, est nommé au sous-secrétariat d'État aux Sports et à l'Organisation des loisirs, un poste spécialement créé pour concrétiser la promesse de leur démocratisation. Le 30juin, le ministre crée des «billets de congés populaires». Ils permettent de bénéficier d'une réduction de 40% sur les tarifs appliqués par les compagnies de chemin de fer: 600000sont émis en 1936, puis 900000en 1938. Néanmoins, ces billets restent difficiles à obtenir et ne bénéficient qu'à une poignée de travailleurs. 

Les congés payés sont par ailleurs soumis à des restrictions. Les salariés des deux sexes liés à un employeur par un contrat de travail ont le droit à quinzejours de congés payés, dont douzejours ouvrables, après un an de présence dans l'entreprise, et à une semaine pour sixmois de services continus. Ce qui exclut bon nombre de personnes. Il faut aussi rappeler que la loi n'accorde pas de congés payés aux métiers saisonniers. En outre, partir en vacances est un luxe que ne peut s'offrir la grande majorité des Français en raison de la faiblesse des salaires. De nombreux travailleurs «choisissent» une destination proche, tout en rêvant d'ailleurs lointains. C'est ce dont témoigne en 1976 Benigno Cacérès, ouvrier charpentier qui découvrit la joie des congés payés quarante ans plus tôt. 

Aux deux semaines de congés payés s'ajoutent progressivement une troisième, puis une quatrième semaine en1956 et1969, et enfin une cinquième en 1982. Ces conquis sociaux imposent les congés payés dans le quotidien des Français. « Mais il faut attendre les années 1960, avec les Trente Glorieuses, pour avoir une augmentation quantitative des départs en vacances, précise Bertrand Réau, sociologue et professeur au Conservatoire national des arts et métiers. La démocratisation à laquelle on assiste est liée à la mise en place d'un tourisme social via le développement d'associations, d'investissements de l'État et des collectivités territoriales. Cela permet d'arriver à un taux plafond de départs en vacances d'environ 60 % au début des années 1980. » 

Le développement des comités d'entreprise (CE) et des colonies de vacances après 1945 font du temps libre un droit social collectif en prolongeant l'héritage du Front populaire. Dès 1955, les colonies de vacances dépassent la barre d'un million d'enfants accueillis, avant de se situer autour de 1,3à 1,5million entre1960 et1990. Des «colos» aujourd'hui menacées par le recul de leur mixité sociale, esprit originel mis à mal par la marchandisation du secteur. « Il existe toujours des colonies de vacances municipales ou associatives, mais l'offre s'est énormément diversifiée en termes d'activités ou de destinations. Ce qui attire des fractions de classes sociales moins éloignées des loisirs qu'auparavant », constate le sociologue. Un avis partagé par Houria Tareb, secrétaire nationale du Secours populaire: «Il y a une surenchère d'offres qui engendre des surcoûts importants pour les familles. La colonie de vacances est devenue un objet de consommation parmi d'autres, alors qu'elle est censée être un lieu d'apprentissage via des activités qui n'ont pas besoin d'être onéreuses. » 

Un droit aujourd'hui menacé

En 2024, seuls 42% des personnes bénéficiant d'un revenu mensuel équivalent au Smic sont partis en vacances, contre 76% de celles qui disposent de plus de 2755euros, selon le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). Un chiffre qui souligne le creusement des inégalités sociales et économiques. « En 2024, nous avons accompagné près de 200000 parents et enfants, lors de nos journées de départs en vacances, et 40000 enfants ont bénéficié du dispositif de la “Journée des oubliés des vacances”, détaille Houria Tareb, qui alerte sur le profil des bénéficiaires. De plus en plus de personnes en CDI s'adressent à nous, car elles n'ont plus les moyens de partir. » À la crise économique s'ajoutent les menaces politiques. En juillet2025, François Bayrou, alors Premier ministre, a évoqué la possibilité de monétiser la cinquième semaine de congés payés, en donnant aux salariés l'option d'y renoncer contre rémunération. Un premier accroc symbolique qui remet en question le droit aux vacances. « La mesure a tout de suite suscité des réactions négatives. On voit qu'il y a quand même une forte résistance sur la question », observe Bertrand Réau. 

Le sociologue plaide pour la prise en compte de l'importance des loisirs par l'État. « Partir en vacances permet de se confronter à d'autres milieux sociaux et d'acquérir des compétences sociales nécessaires à la vie en commun. Aujourd'hui, l'État s'est très largement désengagé du soutien au tourisme social. Des aides individuelles ponctuelles sont créées, comme le pass Culture, mais c'est insuffisant. Il n'y a pas de vision politique à long terme de l'éducation populaire », déplore Bertrand Réau. Lequel appelle les pouvoirs publics à s'engager davantage: « L'investissement dans des politiques socioculturelles contribue à former la société de demain. » Alors que la chasse aux dépenses sociales s'intensifie depuis 2017, le programme émancipateur du Front populaire paraît plus loin que jamais.