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La France crie famine, les industriels font des profits record

16 novembre 2023 | Mise à jour le 8 janvier 2024
Par | Photo(s) : SYSPEO / SIPA
La France crie famine, les industriels font des profits record

Antenne nicoise des Restos du Coeur

Début septembre, les Restos du Cœur lançaient un appel à l'aide. Avec la hausse des prix alimentaires, l'association n'arrive plus à répondre à l'afflux de bénéficiaires et a dû diminuer le nombre de repas distribués. Alors qu'un Français sur trois ne mange plus à sa faim, les groupes de l'agro-alimentaire n'ont jamais fait autant de marges. Des profits faits sur le dos des consommateurs ?

« Si on ne fait rien, même les Restos du Cœur pourraient mettre la clef sous la porte d'ici trois ans ». L'appel lancé le 3 septembre par Patrice Douret, le président de l'association d'aide aux plus démunis, a causé un vif émoi dans tout le pays. Frappée par l'inflation, les Restos du Coeur traversent une situation particulièrement difficile : avec un budget de ses achats alimentaires qui a doublé en quelques mois et 35% de repas servis en plus par rapport à 2022, l'association emblématique créée par Coluche en 1985 n'y arrive tout simplement plus.

« Avec le choc de la crise Covid, on avait déjà été obligé de nous reconfigurer en mode dégradé. Aujourd'hui on a un effet ciseau, d'un côté on fait face à un accroissement de la précarité et de la pauvreté, de l'autre on subit l'inflation sur les produits alimentaires alors qu'on achète 1/3 de nos produits. Nos réserves s'épuisent et on se trouve en situation de ne pas pouvoir équilibrer nos comptes, » confirme Richard Guth, responsable régional de la région grand Est pour les Restos du Cœur.

Le même constat est fait du côté du Secours populaire, où localement la demande a cru de 20 à 40% en 2023. « Nos lieux d'accueil sont submergés, fait savoir Nicolas Champion, élu au bureau national du Secours populaire. Au départ, nous sommes une association d'accès au droit : à la culture, aux vacances… Là, il y a un besoin primaire et on est obligé d'y répondre en faisant de la gestion d'urgence alimentaire. Mais notre vocation, ce n'est pas de nous transformer en service public à bas coût. Ce n'est pas parce qu'on le fait, qu'on doit être la solution. »

En bout de chaîne pour répondre à l'urgence, les quatre associations en charge de l'aide alimentaire ne peuvent à elles seules résoudre une crise qui oblige de plus en plus de Français à se serrer la ceinture. Avec une envolée des prix des denrées alimentaires de 20% environ en deux ans, l'alimentation est devenue, derrière le logement, le 2e poste budgétaire des Français. D'après le baromètre Ipsos pour le Secours populaire réalisé en septembre, 32% d'entre eux affirment ne plus être en mesure d'assurer trois repas sains dans une même journée, quand 15% déclarent même sauter des repas régulièrement.

Des travailleurs dans les files

Appauvris par des salaires qui décrochent, les travailleurs ne sont pas épargnés par les privations. « On voit arriver chez nous de plus en plus de familles monoparentales et de travailleurs pauvres, constate Richard Guth. Les gens sont inquiets, ils nous disent qu'ils n'auraient jamais imaginé finir aux Restos du Cœur. » Une étude menée en 2022 par le réseau des banques alimentaires, qui a aidé 2,4 millions de personnes l'an dernier, soit trois fois plus qu'il y a dix ans, confirme la présence de nombreux travailleurs pauvres dans les queues des centres de distribution. 17% ont un emploi qui ne leur permet pas de se nourrir, dont 2/3 à temps partiel. « Parmi ceux qui se présentent chez nous, 38% n'ont plus aucun reste à vivre une fois déduit leur loyer et leurs charges. Et on est obligé de dire non à certains… », déplore Richard Guth. De six repas distribués par semaine et par personne, les Restos du Coeur ont dû se limiter à quatre. Un crève-cœur pour tous les bénévoles. « On doit réguler la quantité de ce qu'on distribue et le nombre de personnes accueillies en fonction de critères sociaux. Bien sûr, ça nous arrache les tripes. Les bénévoles ne peuvent que mal le vivre ».

« L'action aujourd'hui en France des bénévoles peut être qualifiée d'héroïque. Cela n'a rien d'évident de répondre à cette mission que l'État leur délègue. Ils prennent sur eux pour le faire alors qu'on ne leur donne pas de moyens suffisants. Les bénévoles sont en résistance, dans le cadre d'une économie morale, pour faire vivre le principe de justice », Bénédicte Bonzi, anthropologue.

Dans son ouvrage, la France qui a faim – le don à l'épreuve des violences alimentaires, l'anthropologue Bénédicte Bonzi, chercheuse associée au LAP (laboratoire d’anthropologie politique), relate une anecdote qui met en lumière le rôle crucial joué par le bénévolat, véritable pierre angulaire des politiques d'aide alimentaire. Lors du premier confinement en 2020, quand il a été demandé aux bénévoles de plus de 70 ans de cesser leur activité, de nombreux centres de distribution ont été contraints de fermer. Le préfet de Seine-Saint-Denis (93) avait alors craint des émeutes de la faim.

Le financement de la distribution de l'aide alimentaire, déléguée par l'Etat aux associations, repose pour 33% sur l'engagement des 211.000 bénévoles, pour 31% sur des financements publics (aides européennes, dépenses de l'Etat et des collectivités, dépenses fiscales) et 36% grâce aux dons privés. Une part non négligeable des denrées distribuées proviennent des invendus des supermarchés, lors de « la ramasse » effectuée par les bénévoles. Des « dons » qui, depuis la loi Garot contre le gaspillage alimentaire de 2016, permettent aux supermarchés d'obtenir une défiscalisation. « Cette loi crée une solution pour les grandes surfaces qui avant devaient payer pour la destruction des biens alimentaires, précise Bénédicte Bonzi. Elles sont extrêmement gagnantes. D'autant qu'on fait porter sur les bénévoles le risque sanitaire du transport des produits frais. »

Les rédacteurs d'un rapport parlementaire de 2018 estiment que, grâce à l'effet de levier du bénévolat, « l'aide alimentaire apparaît ainsi particulièrement efficiente, car peu coûteuse, sur le plan des finances publiques, au regard du service rendu ». Sans la dévotion des personnes engagées sur le terrain et la générosité des dons faits aux associations, l'Etat devrait « multiplier ses financements par cinq pour mettre en œuvre le dispositif d'aide alimentaire ». Formulé autrement : l'Etat devrait prendre ses responsabilités. « Les associations participent à une forme de paix sociale, commente la chercheuse en anthropologie. Sans l'aide alimentaire, on pourrait avoir des émeutes de la faim, des vols, de la violence… On a d'ailleurs assisté à des pillages alimentaires lors des émeutes de l’été dernier. Sur les images de vidéo surveillance, des jeunes disaient : je prends du riz pour ma grand-mère… ».

Fait nouveau, des antivols ont fait leur apparition dans les rayons alimentaires pour lutter contre le vol à l'étalage en recrudescence. Et pour cause. « Avec l'inflation, les éléments essentiels deviennent inaccessibles », constate l'association 60 millions de consommateurs. Entre février 2022 et août 2023, le tarif des paquets de pâte et de farine ont grimpé de 38%, le sucre de 50%, a calculé l'association. Essorés par la crise, une majorité de consommateurs se rabattent désormais sur le hard-discount, sur les produits ultra-transformés à bas coût ou sur les rayons « anti-gaspi » à courte durée. En sortent-ils gagnants pour autant, pas si sûr. Si les hard-discounters prétendent casser les prix, cela ne se vérifie pas toujours en rayon, affirme l'association UFC-Que-Choisir, qui a passé aux crible les rayonnages. Si des marques attractives comme Nutella ou Coca y sont en effet plus accessibles, les produits d'entrée de gamme, par contre, y sont légèrement plus chers qu'ailleurs. Quand aux employés du secteur, ils y subissent bas salaires et cadences infernales (lire notre enquête sur ce sujet). Au rayon hard discount, les consommateurs se feraient-ils aussi rouler dans la farine ?

Superprofits sur le dos des consommateurs

Si beaucoup de Français se serrent la ceinture, tout le monde ne connaît pas la crise. En un peu plus d'un an, les taux de marge des groupes de l'agro-alimentaire ont grimpé de 28 % à  48%, de fin 2021 à début 2023. « 48%, c'est énorme ! Certains gonflent leurs prix et ciblent les consommateurs encore solvables, d'autres vendent au même prix tout en baissant les volumes (ndlr : pratique de la « shrinkflation »), tempête Jocelyne Hacquemand, membre du secrétariat fédéral de la CGT agro-alimentaire. C'est l'inflation qui nourrit les profits, pas les hausses de salaires ! ». Une analyse confirmée par une étude du Fond monétaire international publiée en juin 2023. « L’augmentation des bénéfices des entreprises est à l’origine de près de la moitié de la hausse de l’inflation en Europe au cours des deux dernières années », estime le FMI. Pour les groupes de l'agro-alimentaire, l'inflation constitue bien une aubaine qui leur permet de gonfler leurs marges sur le dos des consommateurs et porte un nom : la « profitflation ».

Si en aval, les consommateurs subissent ces hausses de prix qui permettent à des groupes comme Danone, Nestlé ou Unliver d'afficher des marges exceptionnelles, en amont, les mêmes industriels profitent de leur position de cartel pour imposer des prix très bas aux producteurs agricoles. « Il y a un phénomène d'oligopsone : un très grand nombre de vendeurs, avec 450.000 agriculteurs, et très peu d'acheteurs, avec seulement quatre centrales d'achats. Le rapport de force est déséquilibré. Seul 7% de la valeur ajoutée d'un produit revient à l'agriculteur », détaille Jonathan Dubrulle, agronome, chargé d'enseignement à Agro Paris Tech. Avec des prix écrasés, le revenu du travail agricole est essentiellement composé d'aides publiques. « Ces aides peuvent être vues comme un transfert d'argent public aux transformateurs et aux distributeursCela leur permet d'appliquer des prix bas et de gonfler leurs profits, estime l'agronome. A l'autre bout de la chaîne, il faut aussi regarder les niveaux de salaires et les conditions de travail très difficiles du secteur de l'agro-alimentaire. »

Le dernier élément d'accroissement des marges de l'agro-industrie, c'est bien la pression sur les salaires des 300.000 travailleurs du secteur, dont une partie des grilles sont passées en dessous du Smic avec la crise. « L'alimentation devient un des éléments de l'arbitrage budgétaire, ce qu'on avait plus vu depuis la crise de 2008. Il faut que les pouvoirs publics encadrent les prix et suppriment la TVA sur les produits de première nécessité. Aujourd'hui bien se nourrir est un droit qui n'est pas concrètement reconnu. Le problème de fond, c'est la pauvreté. La solution, ce sont les salaires », martèle Jocelyne Hacquemand, membre de la fédération CGT de l'agro-alimentaire qui milite pour la mise en place d'un service public localisé de l'alimentation, adossé à une régie agricole. Aux fraises, le gouvernement s'est timidement contenté d'annoncer l'avancement à janvier 2024 des conclusions des négociations entre industriels et distributeurs qui doivent fixer les prix alimentaires pour un an.

Le mécénat, un choix politique

Avec des salaires réels qui augmentent moins vite que l'inflation, des prix alimentaires durablement à la hausse et quatre à cinq millions de personnes contraints d'avoir recours à l'aide alimentaire pour se nourrir, la faim est bien redevenue un enjeu majeur en France. En première ligne pour répondre à l'urgence, les associations espèrent un sursaut des pouvoirs publics qui ne vient pas. « On nous demande de monter des appels à projet, ce qui favorise la concurrence entre associations. C'est insupportable. Ce qu'on attend, c'est de la visibilité sur nos financements, ce sont des fonds structurels ! », s'indigne Nicolas Champion, directeur général du Secours Populaire. En réponse en septembre à l'appel des Restos du Cœur, le gouvernement a débloqué le versement d'une aide de 15 millions, dont 10 millions étaient déjà en réalité budgétés dans le cadre du programme « Mieux manger pour tous ».

Venant à la rescousse, Bernard Arnault, le richissime patron de LVMH, a annoncé qu'il verserait lui-aussi 10 millions à l'association en difficulté. Un don privé qui a fait débat. « Il y a un choix politique de faire reposer la distribution alimentaire sur la charité et les mécanismes de défiscalisation. C'est une manière d'aller vers un modèle à l'américaine, avec de plus en plus de philanthropes. Ça veut dire accepter que les plus riches viennent décider quand, quoi et comment vont manger les plus pauvres », déplore Bénédicte Bonzi, auteur de la France qui a faim. « La charité, ça grandit celui qui donne et ça rabaisse celui qui reçoit », glisse, quant à lui, Richard Guth, des Restos du Cœur.

Dans une note économique de mars 2013, Malka Guillot et Julia Cagé observent que les grandes donations peuvent être vues comme des investissements politiques. Avec la suppression en 2016 de l'impôt sur la fortune (ISF), devenu impôt sur la fortune immobilière (IFI), les dons aux associations caritatives ont fait une chute libre, souligne leur étude. Et pour cause. L'abattement via les dons caritatifs, qui était de 75% avec l'ISF, est passé à 66% avec l'IFI. A taux de défiscalisation égal, « les donateurs vont trouver plus efficace de donner à des partis politiques, notamment aux Républicains », observe l'économiste Malka Guillot. Parti dont les plus nantis espèrent un retour sur investissement, notamment à travers leurs politiques de défiscalisation… Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même.