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L’Art de perdre : voyage entre l'Algérie et la France

20 septembre 2019 | Mise à jour le 19 septembre 2019
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L’Art de perdre : voyage entre l'Algérie et la France

Deux ans après sa parution, et entre temps récompensé de plusieurs prix littéraires, L’Art de perdre, le quatrième roman d’Alice Zeniter, reste un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

Trois parties. Trois époques. Trois personnages pour raconter la guerre d'Algérie, du côté des perdants.

La première époque raconte la vie d'Ali, le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro ; micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d'enfants. Enrôlé dans l'armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki » – ces Algériens accusés d'avoir été à la botte de l'armée française au moment de la guerre d'indépendance – et parvient à fuir de justesse l'Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l'Hexagone, la famille sera d'abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d'être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d'émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l'école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d'une jeune française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d'occulter son passé afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique.

Le troisième personnage, c'est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l'Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique, jusqu'à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

 

Si Alice Zeniter s'est inspirée de sa propre histoire, elle s'est aussi beaucoup documentée, de Wikipédia aux archives les plus enfouies de l'Algérie… Cette démarche d'investigation confine à une reconstitution minutieuse de l'environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l'Histoire sont beaucoup plus qu'un simple décor. Humain, réaliste et, tout à la fois, romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du 20ème siècle.

Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l'on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L'Art de perdre afin d'en tirer toute la profondeur. Car il est fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN ; impressionnant d'atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente dans le camp de transit de Rivesaltes…

Il y a les livres scolaires qui racontent l'histoire officielle commune de la France et l'Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le livre d'Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et une perspective, avec, en bref, un élan littéraire qui envoie d'emblée cette œuvre au rayon des grands romans.

L'art de perdre - NVO la Nouvelle Vie ouvrièreL’Art de perdreD'Alice Zeniter, Coédition Flammarion/Albin Michel, 512 pages. 22 €.