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Les ailes coupées d'Ariane

15 décembre 2014 | Mise à jour le 5 avril 2017
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Les ailes coupées d'Ariane

Fruit d'un demi-siècle d'investissements publics, la fusée Ariane et, plus largement, l'industrie spatiale française et européenne sont en passe de tomber sous la coupe de financiers. Au nom de la compétitivité se met en œuvre une politique dévastatrice dont il est urgent de sortir.

C'est le 16 juin dernier qu'à la surprise générale Airbus Group et Safran annoncent le rapprochement de ces deux sociétés au travers de la création d'une joint-venture commune (50-50). Pour légitimer le coup de force, les dirigeants des deux entreprises sont reçus en grande pompe par le président de la République qui salue « une étape majeure vers la consolidation de la filière spatiale européenne ».

Présentée comme une réponse européenne à la concurrence des lanceurs privés américains à bas coût, la co-entreprise est chargée des activités lanceurs avec notamment la réalisation des nouveaux programmes Ariane 5 ME et Ariane 6. De fait, cette nouvelle configuration implique une réduction drastique de la présence du secteur public dans l'élaboration du futur lanceur polyvalent Ariane 6.

L'AFFAIRE A DE QUOI CHOQUER

Sous la plume de Michel Cabirol, le quotidien économique La Tribune dénonce la « privatisation d'Ariane 6 », et va même jusqu'à qualifier l'opération de « casse du siècle ». En effet, cette décision prise sans aucun débat, ni au niveau national ni au niveau européen, permettrait aux deux industriels de prendre tous les pouvoirs sur l'exploitation de ces fusées. Pis, non seulement Safran et Airbus encaisseraient deux milliards d'euros des États pour développer ces programmes, mais encore ils demanderaient à ces mêmes États de prendre à leur charge tous les risques, notamment ceux générés par d'éventuels échecs des lancements. ­L'indécence n'a pas de limite.

LE LOW COST PRIVÉ COMME MODÈLE

Jean-Jacques Desvignes, responsable de la branche aéronautique et spatiale de la fédération CGT de la métallurgie, décrypte les mutations en cours : « Les Américains ont créé il y a quelques années une société privée, Space X, qui produit une fusée dite à moindre coût de lancement. La restructuration voulue tend à se calquer sur cette référence. » Le modèle Space X a cependant un fonctionnement très différent de celui d'Ariane. Il s'agit d'une structure intégrée qui utilise des éléments éprouvés et réalisés localement aux États-Unis.

La création de la joint-venture européenne affiche l'objectif de baisser les coûts pour donner à l'Europe la possibilité de concurrencer ces lanceurs privés. Space X bénéficie pourtant de subventions, d'aides, mais aussi des études et recherches préexistantes de la Nasa et de Boeing. Pierre Giacomini, secrétaire CGT du CCE d'Herakles (un fabricant de moteurs de fusées), le dénonce : « Le coût d'un lanceur est d'environ 150 millions d'euros, mais Space X est subventionné à hauteur de 80 millions d'euros par le secteur public au travers de la Nasa. De plus, son pas de tir est entièrement financé par l'État de Floride. Partout où dans le monde il y a des lanceurs, il y a des subventions d'État. »

Autre différence notable avec le modèle américain, Ariane est réalisée par l'intervention et la contribution d'une dizaine de pays. Or, voici ce que révèle une étude réalisée en 2012 par l'Institut Choiseul (1) : « L'objectif de rentabilité est au mieux ambitieux, au pire irréaliste dans un monde où il n'est aucun système de lancement qui ne soit fortement soutenu par la puissance publique.

L'audit réalisé par l'Agence spatiale européenne (ESA) sur la chaîne de fabrication d'Ariane a conclu que seules des économies marginales pouvaient être réalisées, à moins d'un abandon des règles de retour géographique. » Remettre en cause cette organisation revient donc à supprimer la règle du retour géographique. Une solution inacceptable pour Jean-Jacques Desvignes : « La règle du retour géographique a évidemment un coût, mais pour l'Europe elle a aussi des retombées en matière d'emploi, de social, de maîtrise industrielle, et surtout d'indépendance pour l'accès à l'espace. »

L'INDÉPENDANCE EUROPÉENNE FRAGILISÉE

L'autonomie d'accès à l'espace est l'une des principales raisons qui poussèrent en son temps le général de Gaulle à doter la France de ses propres lanceurs. Plus récemment, Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de la Défense, rapporte l'épisode suivant : « Au mois de juillet 2003, Donald Rumsfeld est arrivé à une réunion de l'Otan avec des photographies montrant de prétendues rampes de lancement irakiennes qui risquaient effectivement de porter des charges nucléaires. Il a montré cela tout autour de la table, et moi j'ai montré les photos prises par les satellites français qui montraient que ces fameuses rampes de lancement étaient des silos à blé (2). » L'anecdote pourrait faire sourire, si derrière il n'était question de guerre, de paix et de décisions stratégiques mettant en jeu la vie de milliers d'êtres humains.

En effet, l'industrie spatiale est liée en de nombreux aspects aux problématiques de la défense. Francis Rodor, élu CGT membre du comité de groupe européen Airbus Defence & Space, s'inquiète à ce propos de la nouvelle organisation : « Nous travaillons aussi sur le missile M51, qui équipe les sous-marins. Il est possible que celui-ci soit transféré dans cette joint-venture. Or jusqu'à présent l'État a un droit de regard sur tout ce qui concerne cette arme. Avec cette nouvelle société, comment va évoluer ce droit de regard ? Comment l'État gérera cette particularité, son financement, sa recherche ? » Chez Herakles, une autre entreprise filiale de Safran qui travaille à la fois sur les propulseurs d'Ariane et ceux du missile M51, Pierre Giacomini s'interroge également : « Il y a eu un communiqué de la direction d'Herakles affirmant qu'il n'était pas question de laisser le M51 au privé. Or, s'il est mis en place une chaîne spécifique pour le M51, cela va augmenter les coûts de production. En effet, actuellement, les moteurs Ariane et M51 sont produits sur les mêmes chaînes. Et c'est l'effet de volume qui permet de faire baisser le coût unitaire de chaque moteur… »

Il y a quelques mois, l'échec d'un tir de M51 a donné lieu à une enquête de la Direction générale de l'armement, qui a émis un certain nombre de recommandations en pointant notamment les problèmes de qualité liés à la sous-traitance. Pour les syndicalistes, les conséquences des réorganisations guidées par les exigences financières ne sont pas étrangères à ces problèmes.

LES AGENCES SPATIALES 
DANS LA TOURMENTE

Outre la production, le projet de joint-venture remet en cause la recherche, le rôle des États et l'articulation entre les agences spatiales. Aujourd'hui, les États financent les agences nationales (le Centre national d'études spatiales – CNES – au niveau national et l'ESA au niveau européen), qui se tournent ensuite vers les industriels. Le CNES est en effet chargé de l'organisation des lancements sur le pas de tir de Kourou, mais aussi d'une partie recherche sur les futurs lanceurs, et enfin d'une partie satellites et observation de la terre.

Or, les industriels veulent intégrer dans leur société tout ce qui est en lien avec les lanceurs. Il s'agit donc, ni plus ni moins, d'une privatisation des lanceurs spatiaux européens. Actuel­lement, les industriels sont contraints à la mise en œuvre des décisions politiques des États. Les agences spatiales en sont les pilotes qui définissent les besoins, y compris sur les types de fusée utile pour l'avenir. Avec le nouveau projet, les industriels veulent s'approprier la maîtrise d'œuvre. Ils auraient libre cours pour substituer la rentabilité immédiate aux recherches qui nécessitent des années de prospective. Ils prendraient aussi la main sur les prérogatives d'Arianespace, qui est l'institution chargée de la commercialisation de la fusée.

Le projet suscite une forte réaction des personnels. L'ensemble des syndicats du CNES a protesté en adressant une lettre au conseil d'administration. « Au CNES de Paris-Daumesnil, les gens pensent qu'ils vont perdre leur métier, explique encore Marc Thiry, ancien président de la commission économique du CNES. Une pétition circule pour exiger le maintien de la maîtrise d'œuvre dans le giron institutionnel. En effet, si la seule perspective est d'atteindre les 10 % d'Ebit, on ne pourra s'en sortir. Il ne peut y avoir d'avenir sans innovation. » 

(1) L'Institut Choiseul est un centre de recherche indépendant. Extrait des notes stratégiques de l'institut Choiseul, « Quelle politique spatiale pour la France ? », par Didier Lucas, juillet 2012.
(2) Cet épisode est également extrait des notes stratégiques de l'Institut Choiseul.