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Les mouvements sociaux de 2016-2018 en débats dans un essai d'une brûlante actualité

5 avril 2019 | Mise à jour le 9 avril 2019
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Les mouvements sociaux de 2016-2018 en débats dans un essai d'une brûlante actualité

2016-2018 : deux années de luttes sociales sur lesquelles les éditions La Dispute proposent de se pencher, à travers deux grands entretiens avec quatre actrices et acteurs, parmi lesquels deux syndicalistes. Un petit livre de débats très actuels

« Luttes syndicales, citoyennes et autonomes contre les réformes du droit du travail, Nuit Debout, soutien aux Zad, Comité Justice pour Adama, #Metoo et manifestations féministes, mobilisations pour le climat… » : comment caractériser ces luttes sociales ? Dans quel contexte et avec quels acteurs ou actrices s'organisent-elles ? Quelles convergences ou quelles articulations peut-on envisager entre elles ou se font déjà jour ? Quelles perspectives ouvrent-elles ?

C'est autour de toutes ces questions qu'Alexis Cukier et Amélie Jeammet, pour les éditions La Dispute, ont organisé deux débats, le premier en janvier 2017 et le second en mai 2018, avec quatre actrices et acteur des « mouvements sociaux » de 2016 à 2018.

Leurs invités : Fabrice Angéi, secrétaire confédéral de la CGT, Annick Coupé, ancienne porte-parole de Sud-Solidaires aujourd'hui militante principalement d'Attac, Valérie Gérard, professeure de philosophie dans le secondaire et militante investie dans les mouvements autonomes, et Caroline de Haas, militante syndicale et féministe, l'une des initiatrice de la pétition en ligne « « Loi travail : non merci » ». Le résultat : un livre d'entretiens et de débats.

Des luttes de 2016-2018 inscrites dans le temps long

Rédigé quelques semaines avant le surgissement du mouvement des Gilets jaunes, avec un dernier entretien plus bref sous forme d'épilogue en octobre 2018, le livre pourrait paraître daté ; en réalité, il s'avère bien plus qu'une chronique des mobilisations contre les deux lois déstructurant le droit du travail : celles du printemps 2016 contre la loi El-Khomri, puis celles contre les ordonnances d'Emmanuel Macron. Il aborde, à partir de ces luttes, des problématiques que continuent d'interroger les acteurs sociaux et en particulier le syndicalisme.

Les intervenants reviennent notamment sur les contextes économiques, sociaux et politiques des luttes des années 2016-2018, et analysent les résistances à la fois à l'avalanche de mesures antisociales s'inscrivant dans un projet libéral cohérent, à un autoritarisme politique et à une répression policière accrue génératrice de radicalité, et au rouleau compresseur idéologique qui accompagne ces mesures, lesquelles n'ont fait que s'intensifier avec l'actuel exécutif.

Construire un rapport de forces

L'analyse de l'évolution du rapport de force les amène à interroger, chacun ou chacune à partir de son expérience, organisationnelle ou non, les relations entre le mouvement syndical, lui-même affaibli par la division, les organisations politiques et les mouvements citoyens hors cadre organisé.

Qu'exprime par exemple le fait qu'une pétition sur le Net ait réuni en quelques jours plus d'un million de signatures pour défendre le droit du travail ? Comment comprendre le besoin de certains de rester ensemble, pour parler, échanger, penser, construire… dans des Nuits Debout d'abord parisiennes puis principalement urbaines ?

Mais peut-on peser réellement sans peser sur l'économie, sans le recours à la grève ? Alors que la précarité se renforce, comment les salariés s'engagent-ils dans la grève ? Comment fonctionne la démocratie sociale et syndicale alors que les lois « Travail » visent notamment à renforcer l'institutionnalisation syndicale au détriment du travail de proximité ? Et même si, comme le rappelle Fabrice Angéi, l'Histoire n'a guère connu de grève générale, que celle-ci ne saurait se décréter, comment élargir tout de même, questionne-t-il, le périmètre des grèves souvent locales au départ et articuler revendications locales et nationales ?

Relever la tête

Les mouvements sociaux des années 2016-2018 ont permis à celles et ceux qui s'y sont engagés de « relever la tête ». De ce point de vue, diront de façon différente les intervenants, en dépit de l'échec de la lutte contre les lois travail, en dépit également de son caractère défensif, celle-ci aura tout de même contribué à modifier le climat social et à substituer (pour reprendre les termes d'Annick Coupé) la « fierté » à l'« amertume ».

Pourtant, l'extrême droite prospère aussi sur ce terreau de violence économique et sociale ou de brutalité répressive en lieu et place de réponses politiques aux revendications exprimées.

Comment dès lors ouvrir des perspectives ? Les luttes ne pâtissent-elles pas de l'inefficacité de leur éparpillement ?

Eparpillement, foisonnement, convergences

Des luttes multiples, des champs nouveaux : les uns ou les autres rappellent l'importance de mouvements s'inscrivant dans des champs aussi divers, au-delà des combats syndicaux, que la revendication d'égalité entre femmes et hommes et de lutte contre les violences sexistes, ou bien de mobilisations dans les quartiers populaires notamment contre le racisme (et l'on aurait pu apprécier qu'un ou une cinquième intervenant-e-, mobilisé-e dans ce champ spécifique, se joigne aux quatre autres pour ce petit livre). Mais tous interrogent les difficultés à créer des « convergences », ou des « articulations » (Annick Coupé) nouvelles.

Pourtant, plutôt que d'éparpillement, Fabrice Angéi préfère évoquer un « foisonnement » des luttes. Ce qui se vérifie également dans les entreprises, dans des secteurs très divers, où se posent les questions salariales mais aussi de la défense des services publics ou du travail lui-même, de son contenu, de son organisation.

Reste cependant à développer leur convergence.

Mesures antisociales versus perspectives émancipatrices : des temporalités différentes

Face au projet libéral macronien, à sa « stratégie du choc » qui vise à ouvrir tous les fronts en même temps ou très vitre l'un après l'autre (sur le terrain social, celui du droit du travail, celui de la protection social, celui de la répression anti-migrants, etc.), il est difficile pour les militants de sortir de l'urgence.

Pourtant, souligne Annick Coupé, il s'avère tout aussi important, dans un contexte de crise systémique (qui concerne l'économique, le politique, l'environnement…) de repenser à la fois « l'articulation des différentes oppressions » et les contours de projets émancipateurs, ce qui suppose des espaces de débats.

Et de conclure « il me semble que l'enjeu pour les mouvements sociaux pour l'année à venir est celui de pouvoir penser les différents défis en même temps –sociaux, environnementaux, antiraciste et féministes… Cela ne veut pas dire qu'il faut attendre une hypothétique « convergence des luttes ». Chaque mouvement, chaque lutte, a sa légitimité, des caractéristiques et des dynamiques qui lui sont propres. Mais il s'agit bien que, dans notre façon de penser les luttes et notre « vision du monde », aucune de ces dimensions ne soit oubliée. C'est aussi notre capacité à admettre qu'il n'y a pas une lutte centrale et des combats qui lui seraient subordonnés, à reconnaître que les premières et les premiers concernés sont légitimes pour s'organiser (…). C'est à cette condition que l'on pourra reconstruire dans la durée un réel mouvement émancipateur partant des réalités du XXIe siècle, de la pluralité des formes d'exploitation et de domination ».

NVO, la Nouvelle vie ouvriere, le journal de l'actualité sociale, syndicale et juridiqueMouvements sociaux 2016-2018Conversations avec Alexis Cukier et Amélie Jeammet. Éditions La Dispute, 128 pages, 10 euros.