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ÉLECTIONS

Les municipales, en sept enjeux sociaux (épisode 6) : à Hénin-Beaumont, la guerre du RN contre un centre culturel

12 mars 2026 | Mise à jour le 12 mars 2026
Par | Photo(s) : AFP
Les municipales, en sept enjeux sociaux (épisode 6) : à Hénin-Beaumont, la guerre du RN contre un centre culturel

L'Escapade mobilisée

Une ville, une problématique. Avant les municipales 2026, NVO.fr met en lumière l’état des communs dans nos territoires. Sixième épisode : Hénin-Beaumont. Ville emblématique de la stratégie du Rassemblement national pour conquérir le pouvoir en commençant par la notabilisation à l’échelon local, la mairie dirigée par Steeve Briois n’a eu de cesse que de chercher à s'emparer d’un lieu culturel historique de la commune. 

Ses soutiens l'appellent leur « fief » : c'est ici, à Hénin-Beaumont, que le Rassemblement National a fait son entrée la plus fracassante dès 2014 : placé au centre de la nouvelle stratégie frontiste de « dédiabolisation » menée par Marine Le Pen, cette commune minière de 25 000 habitants a investi l'ancien vice-président du RN Steeve Briois comme maire en 2014 puis Marine Le Pen comme députée en 2017.  

Depuis une dizaine d’années, donc, le Rassemblement National règne en maître sur la ville. L'objectif : faire d'Hénin-Beaumont une « vitrine » pour la stratégie présidentielle du parti. Réelu dès le premier tour en 2020, Steeve Briois espérait pouvoir mener un second mandat sans encombres. Mais en 2024, la lutte syndicale lancée contre le projet de municipalisation du centre culturel de l'Escapade a réveillé la voix de l'opposition qui peinait jusqu'ici à se faire entendre. 

« Dès 2014, Steeve Briois tente de montrer patte blanche » vis-à-vis de l'opposition, témoigne David Noël, ancien adjoint à la culture sous Gérard Dalongeville (maire de la commune de 2001 à 2009, condamné depuis pour détournements de fonds publics) de 2008 à 2009 et conseiller municipal d'opposition PCF de 2014 à 2020. « En début de mandat, ils se sentaient surveillés. Ils ont visé la Ligue des Droits de l'Homme (en expulsant l'association qui occupait jusqu'ici des locaux municipaux, NDLR) mais ont refusé de toucher au centre culturel de l'Escapade ». 

Dossier brûlant

À Hénin-Beaumont, le dossier du centre culturel est aussi brûlant que le souvenir qu'il a pu laisser dans l'esprit de nombreux Héninois. MJC depuis 1969 puis centre culturel associatif à partir de 1991, l'Escapade est un lieu historique de la commune : lieu de théâtre, de formation artistique, d'échange par lequel sont passés de nombreuses compagnies et artistes. Un lieu-ressource, aussi, pour la population d'Hénin-Beaumont et des environs. « C'était un lieu qui s'adressait à nous », se souvient Marie-Françoise Gonzalez, militante associative héninoise. Pour Inès Taourit, conseillère municipale d'opposition à la tête de la liste divers gauche « Unis pour Hénin-Beaumont» aux prochaines élections, l'Escapade c'était « l'icône culturelle du bassin minier ». 

« C’était », car la nouvelle administration va fermer un chapitre de son histoire. Il faut dire que la programmation de L’Escapade n'était pas au goût du RN. Steeve Briois, alors conseiller municipal d'opposition, la qualifiait même de « daube gauchiste » sur son blog en 2007. Dès la prise de pouvoir de l'extrême-droite en 2014, les salariés, bénévoles, au sein de l'Escapade, se sentent visés. Mais il faudra attendre dix ans pour que la mairie décide finalement de s'en prendre au centre culturel. 

En janvier 2024, à leur surprise, les membres du conseil d'administration de l'Escapade découvrent ainsi sur Facebook la signature d'une nouvelle convention entre la mairie et le président de l'association, Jean-Luc Dubroecq. L’accord amorce la reprise du lieu par la mairie en lui permettant de « mettre fin à l'occupation du théâtre par l'association à l'expiration d'un préavis de soixante jours […] dans le cas où elle décide[rait] de réaffecter le lieu à un usage culturel sous gestion municipale ». Quelques mois plus tard, le directeur artistique du centre culturel, Jean-Yves Coffre, est accusé de harcèlement moral par deux agents de la ville. Accusations qu'il conteste. Jean-Luc Dubroecq demandera son licenciement au conseil d'administration sur la base de ces accusations mais aussi d'un « manque de loyauté » de la part de Jean-Yves Coffre. Le conseil d'administration préfèrera finalement la rédaction d'une lettre d'avertissement, et le directeur artistique se mettra en arrêt maladie en août 2024. Dès le mois de septembre, une lutte syndicale et associative s'enclenche. Plusieurs piquets de grèves sont organisés par la CGT Spectacle qui réclame le retour du directeur artistique et de véritables négociations avec la mairie. 

Le couperet

Du côté de cette dernière, silence radio, sauf pour dénigrer l'opposition sur ses réseaux sociaux. Le soir du premier piquet de grève, le 3 octobre 2024, celle-ci fustigera une soirée « prise en otage par la France Insoumise ». « Le maire ne discute pas avec les habitants, il a toujours refusé de discuter avec les administrateurs de l'Escapade », déplore François Tar, programmateur à l'Escapade de 1981 à 2017. 

À partir de ce moment-là, c'est une course contre la montre. Et en janvier 2025, le couperet tombe : alors que le conseil d'administration décidait quelques semaines plus tôt un changement de présidence au profit de Jérôme Puchalski, engagé dans la défense du lieu associatif, la mairie annonce la rupture du bail pour la fin du mois. Les bénévoles et salariés de l'association devront alors organiser en quelques jours seulement le déménagement de plus de 2000m² de matériel, d'histoires, de souvenirs. 

La culture sans domicile fixe

Depuis, l'association a été définitivement évincée des murs et le lieu entièrement récupéré par la mairie. Laurent Brice, premier adjoint au maire, salue la « réussite incontestable » de la reprise. À destination de l'opposition, vent debout contre le projet, l'élu grince, presque menaçant : « Un jour, ils devront répondre de leurs actes. La culture appartient au peuple, et nous avons décidé de la rendre aux habitants ». 

L'Escapade, en tant qu'association, n'a plus de lieu fixe mais continue toujours d'exister. Les spectacles programmés pour la saison 2024 – 2025 ont pu être produits dans des salles amies dans l'agglomération Hénin-Carvin. Mais la lutte n'est pas finie : l'agent territorial et délégué syndical SUD Djelloul Khéris est menacé de révocation depuis plusieurs mois par la mairie RN pour son engagement syndical et son soutien à l'Escapade. Une « répression syndicale » encore en suspens : malgré un avis de conseil de discipline en janvier dernier qui ne demande aucune sanction à l'encontre du syndicaliste, le maire n'a toujours pas pris sa décision. L'opposition s'attend à ce qu'il donne sa réponse à la fin des municipales. Mais le syndicaliste l'affirme : « Syndicalement parlant, ils l'ont compris, plus ils vont essayer de me mettre à terre et plus je vais me relever ». 

Louise Bihan