Libertés syndicales : quand militer rime avec résister

Rassemblement CGT en soutien à Sebastien Menesplier (FNME CGT) et pour les Libertés Syndicales, Montmorency 6 sept 2023.
Le 19 novembre dernier, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a été mise en examen pour diffamation suite à une plainte déposée par l'association de promotion des entreprises Ethic, proche de l'extrême droite. Son « tort » ? Avoir qualifié les patrons de « rats qui quittent le navire » à la radio plusieurs mois auparavant. La syndicaliste réagissait aux propos de Bernard Arnault, le milliardaire patron du groupe LVMH, selon qui la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises les « poussait à la délocalisation ». Cette mise en examen, systématique dans les affaires de diffamation, a créé une onde de choc au sein de la CGT. D'autant plus que Sophie Binet n'est pas la seule à faire l'objet de poursuites dans le cadre de ses activités syndicales, loin de là.
À la date du congrès de mars 2023, Gérard Ré, secrétaire confédéral chargé de la lutte contre les discriminations, dénombrait mille militants sous le coup de procédures disciplinaires ou judiciaires, suite aux mobilisations contre la « réforme » des retraites. Les premières, au sein des entreprises qui portent plainte, peuvent déboucher sur une mise à pied, voire un licenciement… Les secondes relèvent de la justice, ce qui implique un passage au tribunal. Depuis mars 2023, la barre des mille a été dépassée de plusieurs centaines, estime-t-il. Lui-même est poursuivi pour diffamation, pour avoir dénoncé à la radio les pratiques peu scrupuleuses d'une entreprise. « Avant, on n'était jamais poursuivis dans le cadre de nos actions, soupire-t-il. Tout le monde trouvait ça normal que des syndicalistes dénoncent les agissements des entreprises et des patrons. »
« Travaille et tais-toi ! »
La fédération de l'énergie paie un tribut excessivement lourd : plus de 400 militants ont été convoqués par les forces de l'ordre au cours de la même période. Parmi eux, 25 ont déjà fait l'objet de poursuites judiciaires et 55 sont passés en procédure disciplinaire. « Pour la grosse majorité, il s'agit d'actions réalisées dans le cadre de la mobilisation contre la “réforme” des retraites en 2023 », précise Laurence Casasreales, du pôle « Droits, libertés, actions juridiques » de la CGT, qui a entrepris ce recensement en 2020. Le mode d'action des militants de l'énergie les expose particulièrement : coupures de courant dans les entreprises qui organisent des plans de licenciement ; remise en énergie des foyers qui en étaient privés pour impayés ; électricité gratuite pour les cantines, les bibliothèques ou les piscines municipales, etc.
« On fait des actions de reprise en main de l'outil de travail, et notre outil de travail, c'est le réseau », résume Sébastien Ménesplier, secrétaire général de la fédération et membre du bureau confédéral jusqu'en 2025, redevenu depuis « simple » salarié syndiqué à EDF. Il a été convoqué par la gendarmerie après que l'appartement ardéchois d'Olivier Dussopt, alors ministre du Travail, a été privé de « jus ». Une action à laquelle il affirme ne pas avoir participé. « Aujourd'hui, il ne fait pas bon être syndicaliste ou participer à des actions contre des entreprises. C'est : “Travaille et tais-toi” ! »
Tournant régressif et chasse aux dirigeants
Dans l'Allier, le cas de Laurent Indrusiak est emblématique de cette répression syndicale. Le secrétaire général de l'union départementale a perdu le compte de ses convocations chez les forces de l'ordre. « Je suis le militant CGT le plus poursuivi par la justice de France », constate-t-il amèrement en se replongeant dans son tableau Excel. Entre 2017 et 2024, il a été convoqué trente-quatre fois au commissariat
ou au tribunal. Il a pour le moment été condamné à 16 000 euros d'amende. Les faits sont mineurs : organisation de manifestation interdite, rond-point dégradé, opération escargot… Trois autres dossiers ont heureusement débouché sur des relaxes.
Ce durcissement à l'encontre des activités syndicales daterait des mobilisations contre la loi Travail, en 2016. « Il y a eu alors un changement de paradigme, analyse Laurent Indrusiak. Depuis, les premières personnes identifiées comme représentantes de l'organisation sont ciblées de manière presque systématique. Y compris lorsqu'elles n'étaient pas présentes aux actions incriminées. » Dans certains territoires, ce tournant répressif est arrivé plus tard, lié à un événement particulier. Ainsi, c'est en 2022, lorsque les chantiers des mégabassines ont démarré, que les manifestations ont été interdites dans les Deux-Sèvres, puis sévèrement réprimées. David Bodin, secrétaire de l'union départementale, a écopé de 500 euros d'amende suite à une manifestation interdite dont il a été considéré comme l'un des organisateurs, aux côtés de Solidaires, des Soulèvements de la Terre et du mouvement Bassines non merci. « Les peines ne sont pas lourdes, mais très symboliques. Je l'ai compris comme un avertissement, un premier coup de semonce de l'État contre la CGT, à qui il enjoint de ne pas se mêler des questions d'écologie », analyse David Bodin. En mars 2023, la manifestation de Sainte-Soline a été réprimée dans le sang…
En Isère, le catalyseur s'appelle « PFAS ». Ces composés chimiques complexes que l'on retrouve dans les objets du quotidien (notamment les revêtements antiadhésifs des casseroles) sont à l'origine d'une grave pollution révélée par la presse en 2022. Le sujet est depuis devenu un véritable scandale sanitaire.
Des entreprises agressives face à une CGT qui dérange
Les interrogations de la CGT du groupe SEB concernant l'impact de cette pollution sur les salariés ont été très mal reçues par la direction, témoigne Ouria Belaziz, déléguée centrale du syndicat et salariée de Calor à Pont-Évêque. Elle note une « agressivité » jamais vue de la part des dirigeants. Elle-même a fait l'objet d'un avertissement dans le cadre de son activité syndicale. « Ce climat de répression patronale montre que la CGT est gênante. La direction fait ça pour ne pas avoir à se justifier sur les conditions de travail, les perspectives pour les salariés en cas d'interdiction des PFAS… On veut nous bâillonner ! »
En interne ou devant la justice, l'expérience de cette répression peut être traumatisante. « C'était très inquiétant pour mon fils, ado à l'époque, de voir son père traité comme un voyou, témoigne Laurent Indrusiak. Je me souviens d'une audience en particulier, ma mère était en larmes. » L'impact sur l'organisation n'est pas négligeable. « Ça fait peur. De jeunes militants m'ont dit qu'en voyant comment je suis traité, ils n'avaient pas envie de s'engager davantage », poursuit le responsable de l'activité syndicale CGT dans l'Allier. Lui est catégorique : il continuera à militer. Sébastien Ménesplier reste optimiste. « Il faut se réinventer dans les actions, affirme-t-il. Tant qu'il y a encore du monde en manif et sur les piquets de grève, ça motive ! » Du monde, il y en aura aussi le 4 février, à l'occasion du meeting qu'organise la CGT à son siège montreuillois pour défendre les libertés syndicales et présenter ses propositions en la matière.