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Livres et revues sur les nationalismes en Europe, à lire à l'occasion des élections

24 mai 2019 | Mise à jour le 24 mai 2019
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Livres et revues sur les nationalismes en Europe, à lire à l'occasion des élections

À quelques jours des élections européennes, il n'est pas inutile de revenir sur deux ouvrages qui offrent des éclairages spécifiques sur les enjeux européens. L'un, coordonné par Dominique Vidal, se propose d'étudier comment les nationalistes se lancent « à l'assaut de l'Europe ». Dans la Revue Contre Temps, dont le dossier de janvier est consacré à l'Europe, Laurent Vogel, propose une réflexion sur « L'outil du droit communautaire dans les luttes pour la santé au travail en Europe ».

Les forces nationalistes, de droite ou d'extrême droite, frôlent ou dépassent les 10 % dans dix-huit États du continent européen, rassemblent plus de 20 % dans dix pays (dont la France) et se situent même au-dessus de 30 % dans quatre États de l'UE : Hongrie, Italie, Pologne et République tchèque. Les partis qui les représentent monopolisent le pouvoir en Hongrie (avec le Fidesz et le Jobbik) et la Pologne (avec le PIS) ou l'exercent au sein de coalitions en Italie, en République tchèque, en Slovaquie, en Autriche, en Finlande, en Norvège, en Bulgarie et dans les pays baltes.

Partant de ce constat, Dominique Vidal, historien et journaliste, a coordonné et rassemblé dans un ouvrage qui fera référence, les textes de 22 spécialistes, chercheurs et journalistes, traitant chacun, dans un chapitre spécifique, des positions, des politiques et des causes de l'audience de ces forces dans les États européens. Gwénaëlle Lenoir revient quant à elle sur le cas singulier du Portugal qui est parvenu à rendre l'extrême droite quasi inexistante.

Le sens des mots

Dominique Vidal revient aussi, dans l'introduction à cette somme, sur le sens à donner aux termes eux-mêmes : le « populisme » dans ses acceptions diverses de droite ou de gauche, le « fascisme », mot dont l'usage est galvaudé alors que ses tenants visent « un mouvement de masse qui prétend œuvrer à la régénération d'une “communauté imaginaire” considérée comme organique (nation, “race” et/ou civilisation) par la purification ethnoraciale, par l'anéantissement de toute forme de conflit social et de toute contestation ».

Il analyse aussi le sens du terme « nationalisme », et l'évolution des courants qui s'en réclament notamment en Europe. Si l'extrême droite se situe à la marge du champ politique, le nationalisme (dont elle se revendique) cherche à créer, rappelle-t-il en s'appuyant sur les travaux de Benedict Anderson (1), une « communauté imaginaire » et vise « la totalité de la nation ».

Dans son chapitre conclusif, Bertrand Badie revient également sur le « long parcours sémantique du nationalisme ». « Le projet initial était bel et bien de se défaire de l'absolutisme, de substituer un peuple institué au despotisme ou un peuple libéré à l'impérialisme », souligne-t-il, avant que l'évolution des contextes politiques économiques et sociaux lui donne d'autres contours.

L'extrême droite et l'Europe : la quitter, la détruire ou la conquérir

Dans les années 1970, rappelle Dominique Vidal, les nationalistes se situaient à l'extrême droite, mais le nationalisme était aussi présent à gauche, issu principalement des luttes de libération nationale. Et l'on se souvient ici de la distinction que faisait Maxime Rodinson entre les nationalismes de conquête et à l'inverse ceux de libération des peuples notamment contre le colonialisme.

Mais « ce qui et nouveau en Europe, depuis les années 1980, c'est que le nationalisme (…) non seulement est sorti de la marginalité, mais occupe une part croissante de la scène politique ». Il est « une idéologie de combat », distinguant un « nous » de « tous les autres », rappelle l'auteur, qui souligne qu'aujourd'hui, si certains veulent quitter l'Europe, d'autres, tels Marine Le Pen, Mattéo Salvini ou Viktor Orban ont choisi, et c'est nouveau, de la conquérir.

Plusieurs traits communs caractérisent les extrêmes droites et autres forces nationalistes. Parmi eux : « le culte du chef », la dénonciation des « élites mondialisées », « la prétention à dépasser le clivage gauche-droite », « un certain mépris de la démocratie », « la quête de souveraineté », ici « synonyme de protectionnisme, de fermeture, de murs, de peur, de repli sur soi, d'exaltation des identités, de rejet de migrations, de xénophobie »…

Un enracinement dans des crises multiples

Pour prospérer, ces forces s'appuient sur un terreau nourri par plusieurs crises qu'analyse l'auteur : crise « économique et sociale », crise de caractère « psycho-social » pour ceux qui se voient niés, exclus du travail, humiliés ce qui suscite des « secousses “identitaires” », crise « d'identité généralisée » avec « la perte de repères fondamentaux », « crise de souveraineté des États » — et l'on pourrait ajouter qu'elle est liée aussi à la puissance qu'ils acceptent d'attribuer aux multinationales —, « crise des institutions » et enfin « crise de l'information ».

Pour autant, ajoute Dominique Vidal, dessinant en creux l'horizon de sortie de cette impasse dangereuse, « cette sextuple crise ne suffirait pas à expliquer la percée des nationalismes sans la toile de fond que constitue toujours l'épuisement, voire la disparition des alternatives politiques », qui a contribué à « la victoire du Tina – “there is no alternative” » promu par Margareth Thatcher. D'où un appel à « la refonte en profondeur — démocratique, sociale et écologique — de la construction européenne ».

Un dossier spécial de Contre Temps

Le numéro de janvier de la revue Contre Temps consacre pour sa part son dossier à l'« Europe, en risque d'avenir ». Dans leur introduction « Demain l'Europe ? », Antoine Artous et Francis Sitel reviennent sur un « divorce » entre les citoyens avec ce qu'est aujourd'hui l'UE. « Beaucoup se montrent réfractaires à l'idée que le Parlement européen joue un quelconque rôle politique ni que sa composition future soit d'une réelle conséquence… Résultat d'une opinion publique de longue date, et non sans raisons, travaillée par la conviction que l'Union européenne s'est construite et agit sans considération pour elle, voire contre les intérêts des populations ». Mais ils y voient un paradoxe, précisément du fait des enjeux de et pour l'Europe et ses citoyens. Et les auteurs reviennent, notamment, sur ce qui s'est joué dans la crise imposée à la Grèce, dans le choix du Brexit, ou dans « l'épreuve de vérité » que constitue l'attitude européenne à l'égard des migrants.

Outre plusieurs études de cas à l'Ouest et à l'Est, ce numéro de la revue propose aussi trois entretiens, avec Maite Mola, vice-président du Parti de la gauche européenne, Marie-Christine Vergiat, députée européenne du Front de gauche et Marie-Pierre Vieu, eurodéputée membre du PCF.

Santé au travail : quel usage du droit européen

Un sujet intéressera particulièrement les syndicalistes : Laurent Vogel, chercheur et enseignant à l'Université libre de Bruxelles en droit de la santé au travail, propose une réflexion sur « L'outil du droit communautaire dans les luttes pour la santé au travail en Europe ».

« Les principales directives en cette matière ont été adoptées entre 1989 et 1995 (…) Le rythme de la production normative s'est ensuite ralenti. La période 2004-2014, qui correspond aux deux présidences de la Commission européenne par Barroso, a été caractérisée par le bocage de toute initiative importante et la volonté affichée de remettre en cause certains des acquis de la période précédente. Ces blocages se sont maintenus jusqu'à présent, sauf en ce qui concerne les agents cancérigènes pour lesquels la Commission a dû se résigner à présenter des propositions législatives », explique-t-il.

Rappelant que les cancers liés en particulier aux mauvaises conditions de travail tuent plus de 100 000 personnes par an en Europe, il revient sur les batailles, en particulier par les Parlement, pour l'adoption des directives dans ce domaine, sur le rôle de la jurisprudence et propose de relancer la lutte sur ce terrain. Et, plus généralement, de renforcer l'engagement en faveur de la santé au travail.

Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, 1983, traduit en français sous le titre L'imaginaire national : réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996.

Dominique Vidal (coordination), conclusion de Bertrand Badie, Les nationalistes à l'assaut de l'Europe, éditions Demopolis, 320 pages, mars 2019, 21 €.

Contre Temps, janvier 2019, 13 euros.