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Mobilisation de l’épargne, nationalisations... face à la désindustrialisation, les leviers d’une renaissance industrielle

11 mars 2026 | Mise à jour le 11 mars 2026
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Mobilisation de l’épargne, nationalisations... face à la désindustrialisation, les leviers d’une renaissance industrielle

Mobilisation contre la fermeture d'un site à Reims à Denain.

Site de Teisseire en Isère, Brandt dans le Loir-et-Cher… Les fermetures d'usines et autres plans de suppressions d'emplois se multiplient dans l'industrie. Ils sont notamment dus à la stratégie des grands groupes privilégiant la hausse des dividendes des actionnaires au détriment de l'augmentation des salaires mais aussi à la faiblesse des investissements. Sortir de ce scénario nécessite un changement complet de modèle, ainsi qu'une politique industrielle ambitieuse, qui passe par une planification.

La barre symbolique a été dépassée. Dans sa « liste noire » des plans sociaux qu'elle dresse depuis deux ans et demi, la CGT en dénombre désormais plus de 500, soit plus de 120 000 emplois directs supprimés ou menacés, dont plus de 50 000 pour la seule industrie, sans compter l'estimation de 4,5 emplois indirects et induits par emploi industriel. Les sirops Teisseire en Isère, l'électroménager Brandt dans le Loir-et-Cher, la cartonnerie RDM, l'usine de moteurs Stellantis dans le Pas-de-Calais…

Ces quelques noms, et beaucoup d'autres, alimentent la chronique des sites industriels liquidés ces derniers mois ou promis à une fermeture prochaine. Dans son bilan annuel, le cabinet Trendeo compte, en 2025 en France, 63 fermetures d'usines de plus que de créations,« avec un décrochage particulièrement marqué chez les PME ».« Les suppressions d'emplois industriels annulent presque intégralement les créations », ­souligne l'étude.

Sur le temps long – de 2009 à 2025 – Trendeo décrit « deux France industrielles ». D'un côté, les secteurs où les créations de sites sont supérieures aux disparitions : collecte et traitement des déchets, énergie, aéronautique… De l'autre, ceux en « déclin structurel continu » : produits métalliques, imprimerie, fabrication de meubles, métallurgie, textiles, plastique-caoutchouc et automobile.

Même les tonitruantes annonces lors du sommet Choose France, en mai 2025, concentrées sur une poignée de méga-­projets, font figure de trompe-l'œil. Les data centers (centres de données) représentent plus de la moitié des investissements annoncés en 2025 pour la France. « Ces projets très capitalistiques génèrent peu de postes au regard des montants engagés : environ 2 800 emplois pour 67 milliards [d'euros] investis », commente le créateur de Trendeo, David Cousquer.

Si la situation s'est fortement détériorée en 2024 et 2025, « le processus de désindustrialisation est très ancien. On peut le faire remonter aux années 1970 », commente Gabriel Colletis, professeur émérite d'économie à l'université de Toulouse-Capitole.

L'état trop généreux avec les entreprises

Il estime cependant que, malgré les alertes lancées depuis longtemps par certains, « la prise de conscience dans l'opinion publique de l'importance de l'industrie » remonte essentiellement à la crise des Gilets jaunes, qui a notamment touché des bassins industriels sinistrés. « Le deuxième épisode, c'est le Covid, avec le manque de produits de base comme le gel hydroalcoolique et les masques, mais aussi les respirateurs, l'absence de vaccin français… », ajoute-t-il. Une situation qui s'explique notamment par des choix stratégiques et politiques, comme celui de privilégier les activités de services à l'industrie.

Un livret sur la réindustrialisation, réalisé en février 2025 conjointement par le cabinet spécialisé Groupe 3E et la CGT, liste une série de « causes de l'aggravation de la désindustrialisation » : une « demande laminée par l'inflation », la « hausse des taux de profit au détriment des salaires », la « flambée des prix de l'énergie », la « générosité inconditionnelle de l'État [en termes d'aides publiques] à l'égard des entreprises », « la rémunération des actionnaires qui explose » dans les grands groupes, les « licenciements ­opportunistes » ou encore « l'insuffisance de l'effort [des entreprises] en investissement et R&D [recherche et développement] ».

3E rappelle ainsi l'exemple de Michelin, qui « a annoncé [fin 2024] la fermeture de deux usines en France », celles de Vannes (Morbihan) et de Cholet (Maine-et-Loire), « en dépit de deux milliards d'euros de bénéfices en 2023 et le versement de plus d'un milliard d'euros à ses actionnaires ». Incontestable, la concurrence de la Chine constitue souvent l'épouvantail derrière lequel se cachent beaucoup de plans de licenciements.

Droit de douane européen ?

Dans un rapport publié en février, le Haut-commissariat à la stratégie et au plan y voit un « rouleur compresseur » qui menacerait « près d'un quart des exportations européennes », la Chine étant désormais positionnée sur des productions à haute valeur ajoutée : automobile, batteries, équipements industriels, chimie… – avec «  des écarts de coûts moyens, estimés de l'ordre de 30% à 40%, à qualité comparable  ».

Le rapport préconise, en réponse, la mise en place par l'Europe de « l'équivalent d'un droit de douane général de l'ordre de 30% vis-à-vis de la Chine » ou « une dépréciation de l'euro de l'ordre de 20% à 30% par rapport au renminbi (monnaie chinoise, NDLR) ». Le tout complété par « des discussions substantielles avec la Chine sur les surcapacités (de production), les subventions et l'accès réciproque aux marchés  » et par la reconstruction d'un « écosystème industriel robuste » européen. « Cela suppose un effort massif d'investissement productif en Europe, une meilleur mobilisation de l'épargne privée pour financer les entreprises, une baisse durable des coûts de l'énergie pour l'industrie, et un usage plus stratégique du marché intérieur  », résume le Haut-commissariat au plan.

Les moyens existent. Groupe 3E, qui en veut pour preuve le « réarmement massif en Europe a travers du plan  »ReArm Europe«  » doté de 800 milliards d'euros, estime qu'il « serait envisageable (…) de lancer un plan similaire mais plus ambitieux pour les industries européennes, en mobilisant l'ensemble des leviers : Banque centrale européenne, Banque européenne d'investissement, mobilisation de l'épargne des ménages et des entreprises, mesures protectionnistes, nationalisations, si nécessaire ».

Toujours au chapitre des solutions, Gabriel Colletis estime qu' « avant même de parler de politique industrielle, il faut parler de politique macroéconomique, pour soutenir l'activité économique », à rebours de « l'austérité budgétaire et de la façon de voir les salaires comme des coûts » afin d'assurer une croissance de 3% à 4%.

Parier sur un duo gagnant

Il préconise ensuite de « coupler renaissance industrielle et transition écologique ». « Le modèle chinois n'est pas le bon, il faut une industrie sobre », précise-t-il, une « industrie circulaire », faite de recyclage, réemploi – « la bonne vieille consigne » – réutilisation, reconditionnement, « remanufacturing », et qui mise sur l'éco-conception des produits, afin de « diminuer les quantités et de matière utilisée  ».

« Je ne suis pas un apôtre de la décroissance, mais je suis pour un nouveau modèle de croissance  », précise le professeur d'économie. Ce qu'il nomme «  bio-économie  » suppose « un renversement complet du paradigme productif. Par exemple, dans une forêt, on n'utilisera que ce qu'elle est capable de produire. » « C'est une démarche très longue, qui nécessite une planification », conclut l'économiste.