2 février 2026 | Mise à jour le 2 février 2026
« Ni mollahs, ni Shah ». Un slogan porté par une partie de la population iranienne face à la répression du régime théocratique d'une part et la tentative de récupération du mouvement social par Reza Pahlavi, fils du Shah, de l’autre. Un mouvement essentiellement populaire, affirme la chercheuse à l'université de Lorraine Rezvan Zandieh, qui fait face à la répression féroce du régime avec au moins 30.000 morts.
Comment analysez-vous le mouvement social en cours en Iran ?
Le mouvement a été déclenché par la hausse du prix de l'or et du dollar, puis la chute de monnaie iranienne à la suite de l'inflation devenue hors de contrôle en Iran. Les bazari (les marchands du Bazar, NDLR), couche sociale conservatrice et religieuse, historiquement liés au régime actuel, commencent à manifester contre le gouvernement et son incapacité à lutter contre la crise économique. Mais le mouvement a vite dépassé le cadre du bazar, prenant une ampleur nationale inédite dans toutes les couches de la société. Les étudiants d'abord, les petites villes dans différentes régions de l'Iran, puis les grandes villes. Les conditions économiques rendent la vie impossible. C'est d'abord un mouvement contre la vie chère, auquel se greffent des revendications politiques, à savoir le renversement du régime. C'est un mouvement plutôt porté par les classes populaires.
Comment observez-vous la répression sanguinaire opérée par le régime ?
Le mouvement a été très rapidement réprimé. Après les mobilisations massives dans les rues les 8 et 9 janvier, partout dans le pays, le régime iranien a coupé internet, comme par le passé, mais aussi tous les autres moyens de communication. Les gens ne pouvaient plus s'appeler avec le téléphone fixe ou portable. Dans ce moment de black-out absolu, le régime a commencé à tirer sans réserve sur les manifestants. L'ampleur de la répression est tellement grande que je me retrouve incapable de décrire avec des mots la situation. On parle de plus de 30.000 morts. L'atrocité des actes marque les esprits. On a vu des gens qui n'étaient pas manifestants se faire tuer alors qu'ils rentraient chez eux. Ils ont tué des gens qui regardaient juste à travers leurs fenêtres. Ils ont tué des enfants, et même des bébés. Ils ont principalement ciblé la tête et les yeux. On voit de tels tas de cadavres dans les rues qu'il n'y a pas assez d'ambulances, ni de sacs pour les mettre.
Il y a le chiffre des arrestations. De manière générale, ça correspond à quatre ou cinq plus que le nombre de morts. Il y a le risque que beaucoup de manifestants arrêtés soient exécutés ensuite. On a eu plusieurs témoignages de médecins parlant de morts sous la torture. Ce qui les expose à un risque d'arrestation, voire d'exécution, de la part des forces du régime parce qu'ils ont soigné des manifestants. Il faut savoir que les forces de l'ordre ont également attaqué des hôpitaux pour enlever des blessés. Enfin, il y a la question des écoutes téléphoniques. Les gens ne se sentent pas libres de parler parce que les appels à l'étranger sont sous contrôle.
Quel regard portez-vous sur la médiatisation en Occident du fils du Shah, soutenu par les États-Unis et Israël ? Comment cela est-il perçu en Iran ?
En premier lieu, Reza Pahlavi est surtout soutenu par Israël. On a vu plusieurs fois Trump refuser de parler avec lui. Il faut savoir que les royalistes, les partisans du fils du Shah, ont beaucoup d'argent. Ils ont des lobbys dans les pays impérialistes. Ils ont travaillé durant des années à changer la narration sur l'histoire de l'Iran. Ils ont notamment deux chaînes de télé satellitaires qui produisent des contenus depuis l'extérieur de l'Iran : Iran international et Manoto. Ils préparent depuis des années mentalement la population iranienne à faire passer le fils du Shah comme la seule alternative possible à ce régime.
La population iranienne est à bout depuis des années avec les embargos et la (non) gestion de l'économie par le régime. Avec la répression – plus de 2000 exécutions en 2025 -, la société iranienne est dans une forme de détresse et de désespoir absolus. Et on arrive à un point où c'est juste : « On ne veut plus du tout la république islamique ». Ce qui fait qu'une partie des iraniens se range vers le fils du Shah.
Toutefois, dans les mouvements récents, on a vu des slogans contre Reza Pahlavi. Notamment « à bas la dictature, que ce soit le Shah ou le mollah ». Le fils du Shah, a appelé à manifester le 7 janvier. Ce qui a fait que plus de monde est allé dans la rue. On a vu ensuite la répression féroce du régime. Cet appel – précoce – a été critiqué du fait qu'il n'a pas été politiquement et stratégiquement pensé. Cela pose question sur sa responsabilité vis-à-vis de son appel. La responsabilité principale des morts en Iran revient à la République islamique. Mais en ayant donné cet appel puis annoncé son départ pour l'Iran, il y a deux analyses que je résume ainsi. Soit il n'a pas de conscience politique et de connaissance de la société iranienne. Soit son appel a été fait pour justifier une intervention militaire impérialiste afin de renverser le régime pour prendre le pouvoir politique. Dans les deux cas, c'est catastrophique. C'est une figure qui ne rassemble pas, mais qui divise. Puis il sait qu'avec une révolution populaire, il ne peut pas accéder au pouvoir.
Quelles seraient les conditions pour qu'un renversement du régime en place depuis 1979 soit effectif, avec une perspective émancipatrice en écho au slogan « ni mollahs, ni Shah » selon vous ?
Je pense que notre seule solution pour sortir de cette situation, ce n'est pas seulement un renversement mais une révolution populaire, une organisation des forces de gauches progressistes. Je ne pense pas qu'une intervention militaire changera les choses. Je crois, infiniment, à l'esprit civique et à l'ingéniosité du peuple iranien qui a montré, à plusieurs reprises, qu'il est capable de faire bouger les lignes. Je ne crois pas vraiment à un renversement du régime pour le remplacer par un autre régime réactionnaire qui veut faire revivre un passé qui n'existe plus, qui travaille sur cette nostalgie et profite de cette détresse de la population iranienne.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin