À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
JUSTICE

Siham Touazi contre la répression syndicale : « Je suis une femme, racisée, précaire... tout pour me faire descendre »

6 février 2026 | Mise à jour le 6 février 2026
Par | Photo(s) : Google Street View
Siham Touazi contre la répression syndicale : « Je suis une femme, racisée, précaire... tout pour me faire descendre »

Tribunal de Versailles.

À l'origine de la grève la plus longue dans l'histoire du Val d'Oise, Siham Touazi s'était battu en 2022 pour dénoncer les conditions de travail dégradées au sein de l'Ehpad cossu où elle travaillait. Son ex-employeur avait fait appel de sa relaxe pour diffamation l'année dernière. L'audience s’est tenue mercredi 4 février à Versailles. La décision sera rendue le 6 mai.

133 jours de grève et de lutte en 2022, qui se sont soldés par une victoire, et le début d'un combat judiciaire acharné de quatre longues années pour Siham Touazi. Mercredi 4 février, se tenait à Versailles le procès en appel de la relaxe prononcée il y a un an, pour des faits de diffamation, par le tribunal de Pontoise.

La société pour laquelle Siham Touazi a travaillé durant treize ans, Épinomis, et qui gérait l'Ehpad haut de gamme du Château de Neuville dans le Val d'Oise reproche à l'ancienne salariée et déléguée CGT des propos qu'elle a tenus durant ce mouvement social sur un blog de la CGT, sur Facebook et au micro de la radio associative parisienne « Cause commune ».

Symbole de la répression syndicale

Le jour de la comparution, de l'autre côté de la région parisienne, la CGT organisait justement un meeting pour la défense des libertés syndicales. Une soirée festive organisée à Montreuil, à laquelle Siham Touazi n'a pas pu se rendre. « J’aurais voulu être là. J’étais dégoûtée de ne pas pouvoir assister à ce meeting, mais je n'ai pas pu y aller parce qu'au même moment j'étais en salle d'audience. Ma réalité à moi, depuis quatre ans, c'est cette réalité-là. »

Un hasard du calendrier qui témoigne d'une situation syndicale qui s'est tendue ces dernières années, et notamment d'une multiplication des « procédures-bâillons » que dénoncent Siham Touazi et ses soutiens. Joint par Médiapart, l'avocat de la société Épinomis conteste cette qualification, estimant que les poursuites engagées en diffamation sont là pour défendre l'honneur de son client, qui a vécu sa condamnation l'année dernière comme « une énorme injustice ». De son côté, Siham Touazi dénonce une volonté de la faire taire. « Dans les faits, les procédures pour diffamation ont un effet direct. Ça veut dire que dès qu'on parle on a peur. Dès qu’on prend la parole on a peur. Dès qu’on se positionne on a peur » analyse l'ex-infirmière.

Selon elle, cet appel après sa relaxe, qui s'ajoute aux trois autres procès qui la concernent cette année auprès des prud'hommes – Épinomis a fait appel après avoir été condamné pour harcèlement moral, discrimination syndicale et manquements à l'obligation de sécurité – et du tribunal administratif, avait pour objectif clair de la décourager elle et ses soutiens. « Parmi tous les gens qui m’entourent, tous les gens qui ont suivi mon combat, il n'y a personne qui veut aller se mouiller. Ils voient comment j'ai mangé. Ils voient comment je continue à manger. »

Des procédures judiciaires dont les effets sont d'autant plus dévastateurs sur des personnes vulnérables économiquement. « Notre lutte à l'Ehpad, c'était avant tout une lutte de femmes, commence Siham Touazi. On était les premières de cordée, souvent à la tête de familles monoparentales, précaires. Certaines avaient un contrat de travail qui était associé à un titre de séjour. Elles ne pouvaient pas se permettre de perdre leur travail. » « Je suis une femme, racisée, précaire, militante. J’ai tout pour me faire descendre », lance-t-elle encore.

C'est pourtant bien ce qui est arrivé à Siham Touazi. Après la fin de la grève, elle a été « poussée à la porte » selon ses termes. S'en sont suivies des années de précarité et une impossibilité à retrouver un travail : « Dès qu'on cherchait mon nom sur Internet, on voyait CGT. Ça a ajouté de la précarité à la précarité, personne ne voulait me recruter ». Un temps aux minima sociaux, avec un seul salaire pour faire subsister une famille, son mari l'ayant quittée en partie à cause de ce combat syndical prolongé, Siham Touazi n'a pourtant jamais regretté sa lutte.

Le collectif comme force de soutien

Le jour du procès en appel, une cinquantaine de sympathisants s'étaient rassemblés en soutien à l'ex-infirmière. Une présence qui a fait toute la différence pour la principale intéressée, comme elle le confie : « Je ne me suis jamais sentie seule. Jamais. À chaque fois que j’ai eu un jugement, il y avait toujours 50 personnes. À chaque fois qu’il y a eu un rendu de décision, il y avait toujours au minimum 50 personnes ». Des anciens collègues, des camarades de la CGT mais aussi de Force Ouvrière, des employés de l'industrie ou encore de la CPAM, tous étaient présents pour montrer leur soutien et faire bloc.

Une solidarité qui a permis à Siham Touazi de garder la tête hors de l'eau dans les moments les plus compliqués. « Il y a une véritable famille CGT, une solidarité qui n'est pas juste de papier mais de terrain. Quand j'ai eu des problèmes pour nourrir mes enfants, j'ai une collègue qui m'a débloqué des repas à la Croix Rouge. C'est la CGT qui a systématiquement pris en charge mes frais judiciaires au pénal. Sans eux rien de tout cela n'aurait été possible », s'émeut-elle.

C'est d'ailleurs grâce au soutien et à l'expertise d'un ami chercheur, rencontré par le biais du syndicat, que Siham Touazi a pu obtenir le statut protégé de lanceuse d'alerte, après constitution d'un dossier auprès de la Défenseure des droits. Un statut avec une force symbolique qui pourrait être pris en compte par les juges de la Cour d'appel de Versailles. La décision sera rendue le 6 mai. En attendant, l'ex-déléguée CGT exprime une certaine confiance, estimant avoir un « dossier extrêmement solide » et pensant que les juges ont compris la réalité du « continuum de harcèlement et de discrimination » qu’elle dit subir depuis quatre ans.