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JUSTICE

Travailleurs sans-papiers aux JO de Paris : « On avait droit à rien »... un vaste réseau franco-turc en procès

2 février 2026 | Mise à jour le 3 février 2026
Par | Photo(s) : Ian Langsdon / AFP
Travailleurs sans-papiers aux JO de Paris : « On avait droit à rien »... un vaste réseau franco-turc en procès

Un ouvrier passe devant des immeubles d'habitation sur le chantier du village olympique où seront logés les athlètes à Saint-Ouen-sur-Seine, en banlieue parisienne, le 27 février 2024.

Le procès pour travail dissimulé et emploi de travailleurs sans-papiers en bande organisée d'un vaste réseau de sociétés et d'hommes de paille s'ouvre ce lundi 2 février, à Bobigny. Cette nébuleuse est accusée d'avoir exploité des travailleurs, notamment sur le chantier des Jeux Olympiques Paris 2024.

 

Ce lundi 2 février 2026 démarre au tribunal de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, un procès XXL pour travail dissimulé et emploi d'étrangers non munis d'une autorisation de travail, en bande organisée. Sur le banc des prévenus, vingt-et-un hommes, majoritairement des prête-noms de sociétés éphémères ; deux entreprises sous-traitantes, GTC et RBC et une donneuse d'ordre major de la construction, GCC.

Les audiences prévues jusqu'au 20 février, devraient contribuer à faire la lumière sur un vaste réseau franco-turc aux relents mafieux, accusé d'avoir exploité des travailleurs sans-papiers entre octobre 2018 et septembre 2022, notamment sur le chantier des Jeux Olympiques Paris 2024.

Une myriade de sociétés sous-traitantes gérées par des hommes de paille

À la tête de cette myriade de sous-traitants, un certain Mehmet B., dirigeant de RBC, entreprise vitrine derrière laquelle se rattachent au moins neuf sociétés écrans, la plupart aujourd'hui liquidées, gérées par des hommes de paille. La majorité d'entre eux sont originaires de la ville de Yapralki, en Turquie, politiquement ancrée à droite. Certains affichaient sur les réseaux sociaux leur soutien aux Loups gris, un mouvement ultranationaliste néofasciste, dissous en France en 2020. Ces boîtes interconnectées emploient « les mêmes salariés, en grande partie non déclarés, lesquels sont payés indifféremment par l'une ou l'autre des sociétés, ce qui a pour effet de dissimuler l'employeur réel des salariés mobilisés sur les chantiers », résume l'avis d'audience reçu par une des victimes.

Dix-huit hommes, majoritairement originaires d'Afrique subsaharienne pourront témoigner de leurs conditions d'embauche et de travail. Parmi eux, quatre ouvriers alors en situation irrégulière, ont été contraints de se cacher dans les sous-sols sur instruction de leur chef lors d'une inspection du travail le 25 mars 2022 sur le chantier du village des athlètes. Ils travaillaient alors pour YTB, Batidem ou KMF, sous-traitants de GCC qui s'était vu attribuer la construction de six bâtiments du village des athlètes des JO de Paris. La publicité faite autour de l'évènement sportif a jeté une lumière crue sur la précarité de leur situation.

Sans contrat de travail, ni feuille de paie

Recrutés par le bouche à oreille, tous ont écopé des besognes les plus ingrates, ballotés au gré des chantiers en fonction des besoins, un jour à la construction d'un lycée, une autre fois à la construction d'un d'Ehpad ou de logements en Ile-de-France, sans avoir le moindre contrat de travail, ni même de bulletin de paie. Et ce, parfois depuis 2017. « On fournissait un Rib (Relevé d'identité bancaire) à la fin du mois, notre salaire était versé directement sur un compte », se souvient Alhassane Traoré, entouré de sept autres compagnons. Les valeureux se sont retrouvés à l'Union locale CGT de Bobigny deux jours avant le procès afin de s'y préparer, en présence de leur avocate Cathy Farran et de Jean-Albert Guidou. Le militant, responsable du collectif travailleurs migrants pour la CGT d'Ile-de-France ne les a pas lâchés dans leur âpre combat pour la reconnaissance de leurs droits, depuis leur rencontre en janvier 2022.

« Sur les chantiers, on faisait le sale boulot. On portait les charges lourdes, on coulait le béton, on posait les étais », témoigne encore Alhassane Traoré. Le casque et la paire de gants étaient fournis, le reste de l'équipement était à la charge des travailleurs. Tout comme les frais de repas et de transport. « Je chausse du 48. Quand j'ai commencé, comme il n'y avait pas de chaussures de sécurité à ma taille, un gars m'a filé une paire en 46. J'ai travaillé la semaine avec, en ayant mal aux pieds. Après, je me suis acheté mes propres chaussures de sécurité », continue Alhassane.

« Quand tu es sans-papiers, tu ne peux pas dire non »

« Je pouvais travailler au marteau-piqueur de 8 heures à 17 heures. Au moment du Covid, on a eu droit à rien, on a du rapidement se remettre à travailler. Quand tu es sans-papiers, tu ne peux pas dire non », enchaîne Soutine Diabate. La précarité de leur condition, l'absence de formation et d'équipements adaptés les exposent plus que d'autres aux accidents. Soutine a été blessé à l'œil par un éclat de soudure ; Moussa s'est cassé un doigt. « Je me suis arrêté une semaine, et puis en dépit de la douleur, je suis retourné travailler car j'avais un loyer à payer ». « En octobre-novembre 2021, on a commencé à menacer de faire grève si nos employeurs ne nous faisaient pas de contrats. Ils nous avaient promis de nous délivrer des Cerfa pour notre régularisation, mais on s'est rendu compte qu'ils commençaient à fermer des entreprises », témoigne Alhassane. La CGT, signataire de la charte sociale des Jeux olympiques et paralympiques Paris 2024 fera jouer le rapport de force afin qu'ils obtiennent des titres de séjour.

Le syndicat s'est constitué partie civile. Tout comme l'Urssaf, pour qui le préjudice est estimé à au moins 5,7 millions. « La justice évalue bien le préjudice subi par la société à travers le travail dissimulé, mais dans ce type d'affaires, le préjudice subi par les travailleurs est invisibilisé. Tout l'enjeu du procès est de leur donner la parole », plaide Jean-Albert Guidou, représentant la CGT.