10 février 2026 | Mise à jour le 10 février 2026
Le leader français du jeu vidéo a annoncé un plan de départ volontaire de 200 employés et un objectif de réduction des coûts de 200 millions d'euros à horizon deux ans. Les salariés de l'entreprise, mobilisés en France et à l'international, ripostent avec trois jours de grève. Ce mardi 10 février, ils ont ainsi tenu le piquet devant leur siège francilien, recevant notamment la visite de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.
Sous l’œil de quelques rares policiers, plusieurs dizaines de travailleurs tiennent le piquet devant le siège d'Ubisoft Paris (d’ailleurs situé à Montreuil) ce mardi 10 février. Les drapeaux rouges tranchent sur le ciel gris. De nombreux salariés cachent leur visage derrière des masques de Lapins Crétins, personnages emblématiques d’un jeu vidéo qui est l’une des grandes fiertés de la maison. « Les conditions de travail se dégradent, la situation économique va mal et la direction nous explique, en plus, que c’est notre faute, s’insurge Thomas, chasuble CGT sur sweat-vert foncé. Nos chefs sont hors-sol. Ce ne sont pas les financiers qui font le jeu vidéo ! »
Fleuron du jeu vidéo français, Ubisoft connaît en effet une grave crise. En deux ans, l'entreprise, qui trône parmi les géants du secteur, est déjà passée de 20 000 à 17 000 employés. L'échec de plusieurs grosses licences du groupe, dont le très ambitieux Star Wars Outlaws sorti en 2024, a durablement mis à mal la santé économique de l'entreprise. On a déjà fermé cinq studios, quatre en Amérique du Nord et un au Royaume-Unis. Et l'entreprise entend encore réduire les effectifs : d'abord avec 200 départs volontaires au siège et ensuite avec 200 millions d'économies sur 2 ans. « On a déjà perdu 10 % des effectifs au siège, détaille Blaise Vincent, délégué syndical CGT d'Ubisoft. Avec ce nouveau projet, on va encore perdre 20 % des travailleurs et travailleuses ».
Sur place pour soutenir les salariés mobilisés, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a notamment lancé : « Les patrons dans votre secteur ont pris l’habitude de composer sans les syndicats. Nous sommes venus leur dire que ce n’est plus possible ».
« On nous considère comme des biens meubles »
L'organisation d'un piquet de grève devant le siège parisien de l'entreprise, inédit depuis la création d'Ubisoft, et l'appel à la grève unanime de tous les syndicats français du groupe, illustrent la rupture profonde entre salariés et direction. La question n'est pas qu'économique. Tous les syndicats dénoncent l'absence de dialogue social.
« Nos chefs considèrent que les salariés n'ont pas à s'exprimer, que nous sommes des biens meubles », résume Blaise. Derrière la question des emplois se cache celle des conditions de travail. Négocié de haute lutte, à l'origine d'un précédent mouvement de grève, un accord conclu il y a un an permettait deux jours hebdomadaires de télétravail, avant que la direction n'annonce un retour total au bureau pour tous les salariés. « C'est un moyen de mettre la pression pour que des salariés partent, reprend Thomas. Ça renforce le mal-être dans l'entreprise ».
Management toxique
En 2025, la condamnation du numéro deux d'Ubisoft et plusieurs cadres supérieurs de l’entreprise pour harcèlement moral et sexuel avaient mis sur le devant de la scène la culture managériale toxique d'une partie de l'entreprise, largement documentée dans la presse au fur et à mesure des années. Si dans la foulée, la direction avait communiqué sur sa volonté d'améliorer les conditions de travail, les grévistes ne sont pas dupes. « C'était la meilleure blague de la terre, tacle Camille, une salariée francilienne. La réalité, c'est que depuis trois ans que je suis là, les choses empirent. On nous met de plus en plus la pression. Le retour au bureau, alors que toutes les études montrent qu'on est plus productif en télétravail, montre bien qu'on veut nous avoir à l’œil ».
La situation économique, la mauvaise gestion managériale et les nombreuses réorganisations – la plus récente, annoncée le 21 janvier, sera effective dès avril – contribuent à l'incertitude, largement partagée, des grévistes. Ces derniers mois, les syndicats ont multiplié les alertes pour danger grave et imminent au sein des différents CSE de l'entreprise. Tous s'inquiètent des conséquences à court terme sur la santé des salariés. « Nous nous battons pour que Ubisoft ne devienne pas un nouveau France Telecom », résume, laconique, un militant syndicale. Blaise se veut plus optimiste : « Même si l'entreprise ne nous respecte pas, quelque chose a changé. La peur recule et la solidarité avance ». Environ un millier de salariés, environ 25 % des salariés français de l'entreprise, étaient en grève ce 10 février. Ils se mobiliseront à nouveau les deux jours suivants.
Clément Pouré