12 mars 2026 | Mise à jour le 12 mars 2026
Mercredi 11 mars, José Antonio Kast, le candidat d'extrême droite, est devenu officiellement le 57e président de la République du Chili. Pour mieux comprendre ce que cette investiture dit du pays et de son évolution, nous nous sommes penchés sur le cinéma de Patricio Guzmán, réalisateur chilien, auteur notamment de La Bataille du Chili, une trilogie documentaire (disponible sur Arte.tv) immortalisant l'histoire du peuple chilien avant le coup d'État de Pinochet.
L'histoire a tendance à prendre la forme de cycles. Si l'arrivée au pouvoir de José Antonio Kast au poste de président de la République chilienne semble épouser le virage déjà suivi par de nombreux pays vers la droite réactionnaire voire fascisante, elle s'inscrit ici au cœur de la tragédie nationale d’une nation ayant vécu 17 ans sous la dictature d'Augusto Pinochet de 1973 à 1990. Patricio Guzmán, réalisateur, en a été l’un des grands témoins. Sa trilogie de films, intitulée La Bataille du Chili, racontant les épisodes précédant le coup d'État, est reconnue largement comme l'une des plus grandes œuvres de cinéma documentaire. Ses trois parties ont été réalisées entre 1975 et 1979 à partir de différentes prises de vues : des archives récupérées avant la prise de pouvoir de Pinochet, des extraits des deux premiers films du cinéaste, tournés en 1972.
Ainsi, Patricio Guzmán a construit son œuvre dans une volonté « de dire : « N’oublions pas ce qui s’est passé durant la dictature, n’oublions pas pourquoi une dictature est arrivée et n’oublions pas non plus de pointer du doigt les coupables » », confie à NVO.fr Julien Joly, auteur de la biographie Patricio Guzmán, une histoire chilienne aux éditions L'Harmattan.
Un réalisateur social témoin d'une période révolutionnaire
Mais qui est-il ce Patricio Guzmán, aujourd’hui âgé de 84 ans ? Un enfant de ce que l'on appelle le cinéma direct, ou cinéma-vérité, d’abord. Ses documentaires reposent sur un dispositif très simple : une caméra, un micro, le réalisateur et son équipe déambulant dans les rues de Santiago à travers les regroupements populaires ou encore les réunions politiques organisées au jour le jour. Un cinéaste politique ensuite, tant ses films ont toujours été engagés, frontalement opposés à la dictature de Pinochet. Julien Joly nous resitue le personnage : « C'était un sympathisant des mouvements de gauche, émancipateurs, qui voulaient plus de justice sociale, pour un équilibre, une harmonie sociétale un peu plus vastes que ce qu’en voyait le néolibéralisme ».
Dans la troisième partie de La Bataille du Chili nommée Le pouvoir populaire, Guzmán filme l'organisation populaire chilienne en réponse à la déstabilisation du pays par les instances patronales. Celles-ci avaient bloqué le pays en 1972 en organisant une grève des camionneurs pour montrer leur opposition aux changements impulsés par Salvador Allende, alors président socialiste de la République du Chili, mort dans son palais (après avoir probablement mis fin à ses jours) le 11 septembre 1973 durant l’attaque menée par les putschistes. Pendant plus d'une heure, le réalisateur immortalise alors « les expériences d’autogestion et une manière de bouleverser les cadres, notamment dans le monde du travail, au niveau des groupements ouvriers, au niveau des individus et des petites associations syndicales et ouvrières par rapport aux grands patrons et aux hiérarchies habituelles dans ce monde du travail-là », explique Julien Joly. Le nouveau pouvoir ne s’y trompe pas : le cinéma de Guzmán lui vaudra d’être fait prisonnier à la prise de pouvoir de Pinochet. Après sa libération, il partira en exil en France puis à Cuba. C’est d’ailleurs dans l’île que, grandement influencé par les intellectuels et politiques locaux, il débutera le montage de sa trilogie.
Un cinéma qui résonne encore aujourd'hui
Si Guzmán a été perçu pendant longtemps comme un traître par les Chiliens lui reprochant son exil et son « marxisme mondain », poussés en ce sens par un récit national qui rendait le communisme responsable de l'intervention militaire de Pinochet, sa filmographie a pris un second souffle à partir des années 2000. « La télévision chilienne, notamment la télévision nationale la plus importante des chaînes au Chili, donc TVN (Televisión Nacional de Chile), a commencé à retransmettre, à passer les films de Patricio Guzmán », raconte Julien Joly, « il y a eu une reconnaissance mémorielle et un apaisement qui ont fait leur chemin au sein de la société chilienne par rapport à ces conflits mémoriels ».
Le cinéma de Guzmán vient donc résonner avec l'actualité et l'investiture de José Antonio Kast. Face à une extrême droite cherchant à effacer les traces d’un passé qui pourraient la compromettre, le cinéma de Guzmán, selon Julien Joly, justement « fait partie de ces œuvres qui vont continuer de toutes façons à vivre, à voyager et donc à devenir des matériaux de résistance, qu’on le veuille ou non ».
Pour découvrir (ou redécouvrir) La Bataille du Chili de Patricio Guzmán, les trois épisodes sont disponibles gratuitement sur Arte jusqu'au 16 août 2026.