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Universités

Université et recherche : dangereuse opération diversion

23 avril 2021 | Mise à jour le 22 avril 2021
Par | Photo(s) : Vincent Loison / Collectif DR
Université et recherche : dangereuse opération diversion

Une distribution de produits alimentaires et d'hygiène est organisée place de la Sorbonne à Paris le 24 mars 2021. Ce don est organisé par des associations étudiantes pour lutter contre la précarité des étudiants.

En accusant les universités d'être gangrénées par « l'islamo-gauchisme », plusieurs ministres tentent de faire diversion face à la crise et à sa gestion. Mais reprendre les thématiques de l'extrême droite s'avère un jeu dangereux.

L'université et la recherche manquent cruellement de moyens, les étudiants vivent dans une précarité grandissante et certains d'entre eux peinent même à se nourrir quotidiennement, mais le gouvernement a choisi un autre terrain d'intervention pour l'université. Il préfère multiplier les accusations d'« islamo-gauchisme » et polémiquer contre l'Unef, syndicat étudiant.

Universitaires, enseignants, chercheurs et syndicats ont vivement réagi face à ces attaques contre leur travail, dénonçant à la fois une grave mise en cause de leurs études, et une dangereuse opération de diversion empruntant aux thèses de l'extrême droite, un an avant la présidentielle.

Universités et syndicat étudiant dans le viseur

La scène se passe le 14 février 2021, sur Cnews – la chaîne qui a fait d'Éric Zemmour l'un de ses piliers, en dépit de ses condamnations pour injure et provocation à la haine du fait de ses diatribes contre l'islam et l'immigration. Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, y dénonce « l'islamo-gauchisme » qui, selon elle, « gangrène la société dans son ensemble » et à quoi l'université ne serait « pas imperméable ».

La ministre demande alors au CNRS – et à l'alliance Athéna* – une enquête à ce sujet. L'expression « islamo-gauchisme » n'est pas nouvelle, apparue au début des années 2000 pour désigner une convergence supposée entre des activistes de l'islam politique et des militants de gauche ou d'extrême-gauche, déjà soupçonnés alors, en particulier à droite ou par l'extrême droite, de faire le lit du djihadisme.

Le 2 octobre 2020, un mois et demi après l'assassinat du professeur d'histoire et géographie Samuel Paty, Emmanuel Macron désigne un danger de « séparatisme islamiste » et annonce la présentation à venir d'un projet de loi. Il désigne et met en garde les universités contre « certaines théories en sciences sociales totalement importées des États-Unis d'Amérique ».

Il vise alors les études dites « postcoloniales » et « intersectionnelles », lesquelles étudient les différents types de domination dans la société (de genre, d'origine…), leurs mécanismes et leurs liens potentiels. Le 21 février, une semaine après Frédérique Vidal, Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, évoque lui aussi sur BFMTV cet « islamo-gauchisme ». Reconnaissant que « c'est un mot qui n'a pas forcément un contenu scientifique » il assure y voir « un fait indubitable ».

Puis, c'est l'Unef qui fait l'objet d'attaques. Le lendemain d'une mobilisation à l'appel d'organisations de jeunesse, en particulier contre la précarité, financière, alimentaire, scolaire… la présidente du syndicat étudiant, Mélanie Luce, répond le 17 mars, au cours d'un entretien sur Europe 1 que l'Unef peut être amenée à organiser des réunions réservées aux victimes du racisme, pour qu'elles puissent exprimer librement ce qu'elles subissent. Adrien Liénard, vice-président de l'Unef, rappellera en quoi de telles réunions spécifiques ont précédemment permis de répondre aux besoins de militantes victimes de violences sexistes et sexuelles.

Mais plutôt que d'interroger sur les moyens de combattre ces discriminations ou ces violences, qu'elles soient de genre ou racistes, Frédérique Vidal préfère demander une clarification sur les « positions et valeurs » de l'Unef. Jean-Michel Blanquer va jusqu'à déclarer que de telles réunions dans l'Unef pourraient mener à « des choses qui ressemblent au fascisme » tandis que Christophe Castaner y voit « une forme de séparatisme ». Le Rassemblement national (ex-Front national) de Marine Le Pen s'empresse de rebondir, accusant le syndicat étudiant de racisme, il demande la suppression de ses subventions et de sa représentation au Cese.

Respecter la Recherche, s'attaquer à la crise

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Le 19 mars dans un communiqué commun CGT, FSU et Solidaires « s'insurgent contre l'acharnement et la démesure des attaques d'une rare violence qui visent une organisation syndicale mobilisée pour la jeunesse et les étudiant-es en grande difficulté dans cette période de crise sanitaire ». Sans s'ingérer dans le débat sur les modalités d'organisation des victimes de racisme ou de discrimination, les organisations syndicales dénoncent « la montée de la criminalisation de l'action syndicale et les mesures et projets de lois liberticides imposées par ce gouvernement ».

Quant à l'Université et à la Recherche, le CNRS rappelle le 17 février, que « « l'islamogauchisme », slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique » et « condamne avec fermeté celles et ceux qui tentent [de] remettre en cause la liberté académique, indispensable à la démarche scientifique et à l'avancée des connaissances, ou stigmatiser certaines communautés scientifiques ». La Conférence des présidents d'université (CPU) fait part quant à elle de « sa stupeur face à une nouvelle polémique stérile sur le sujet de l'islamo-gauchisme à l'université », et dénonce « une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu'il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de Cnews, plus largement, à l'extrême droite qui l'a popularisée ».

« Frédérique Vidal a franchi la ligne rouge : la recherche publique et les libertés académiques sont en danger », dénonce pour sa part le syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique, Sntrs-CGT, qui rappelle « que toutes les recherches menées dans les établissements publics […] sont soumises à évaluation par des comités scientifiques internationaux » et que « la liberté de la recherche est indispensable pour comprendre le monde dans lequel nous vivons ». « Ce n'est pas au politique, au gouvernement, de décider ce qui doit être ou non étudié à l'université », rappelle Josiane Tack, secrétaire du syndicat, qui souligne le rôle des instances d'évaluation scientifique. Et le syndicat interroge les priorités ministérielles : « Quel bilan de son action face à la détresse étudiante ? Quel bilan de la mise en place de la loi de programmation de la recherche (LPR), votée à la faveur de la pandémie, malgré l'opposition de la majorité des personnels ? ».

« La rupture est consommée entre le gouvernement et la communauté universitaire et de recherche », constate la Ferc-Sup (enseignement supérieur et recherche) CGT, pour qui « après la loi ORE et Parcoursup introduisant la sélection à l'entrée à l'université, les augmentations des frais d'inscription pour les étudiant·es étrangers·es et des écoles d'ingénieurs publiques, la loi Fonction publique d'août 2019 qui casse les statuts de fonctionnaires, la loi LPR de décembre 2020 qui précarise les financements de la recherche et qui attaque les statuts des personnels, l'urgence pour la ministre est bien de faire des vagues médiatiques, de cultiver la suspicion publique et d'encourager la diffamation contre l'ensemble des personnels de son propre ministère ».

Pour l'intersyndicale enseignement supérieur et recherche (Sntrs-CGT, CGT Ferc Sup, CGT-Inrae, Snesup-FSU, Snep-FSU, Snasub-FSU, Sud-Education, Sud recherche EPST, Confédération des jeunes chercheurs), c'est clair, Frédérique Vidal « doit partir […] Nous avons besoin d'un·e ministre qui respecte le principe fondamental de l'indépendance de la recherche scientifique et qui s'attaque aux conséquences dramatiques de la crise sanitaire dans le cadre d'une autre politique ». Le 25 mars, les syndicalistes déposent à Matignon les 22 000 signatures de la pétition : « Nous, universitaires et chercheurs, demandons avec force la démission de Frédérique Vidal ».

Lancer de telles polémiques, c'est bel et bien pour le gouvernement, faire diversion face à la crise, analyse Josiane Tack. Un jugement que partage Jean-Marc Nicolas, secrétaire de la Ferc-Sup CGT, qui rappelle la précarisation de nombre d'étudiants, les conditions de travail dégradées dans des locaux des années 60-70, devenus pour certains des « passoires thermiques », des salles surchargées et sans aération ou les crédits insuffisants pour la recherche publique dans des secteurs qui peuvent pourtant se révéler essentiels.

Mais tous deux mettent en garde contre le piège tendu : une tentative de division et de discrédit de l'Université, de la gauche aussi, en utilisant des thèmes venant d'extrême droite, et qui focalise les faux débats sur l'islam, risquant l'amalgame funeste entre terrorisme et musulmans. Un choix à haut risque d'apprentis sorciers.

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