Le 3 janvier, le président du Venezuela, Nicolas Maduro, était arrêté et enlevé au terme d’une opération militaire américaine. Cette agression a-t-elle déjà modifié la politique vénézuélienne ? Comment la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, a-t-elle réagi ? Le Venezuela est-il encore maître de son pétrole et quelles sont les répercutions économiques pour sa population ? Entretien avec Yoletti Bracho, enseignante-chercheuse à l'Université d'Avignon et spécialiste du Venezuela. Par Dominique Martinez.
Nous sommes le 6 février, un mois après la capture du Président-dictateur Nicolas Maduro, quelle est la situation du Vénézuéla ?
La première chose à dire, parce que ça vient d'arriver hier, c'est qu'il y a actuellement un processus politique de loi d'amnistie portée par la nouvelle présidente par intérim, Delcy Rodríguez, une loi qui a été discutée à l'Assemblée nationale, et qui est vue comme une victoire des mobilisations de longue date menées par des organisations politiques, des ONG, et par des familles qui se sont battues pour la défense des droits des prisonniers politiques.
C'est un événement politique majeur dans un contexte où l'avenir politique et économique du pays reste très incertain, puisqu'on voit très bien que le gouvernement actuel – le gouvernement Rodriguez par intérim – agit vraiment sous la tutelle des États-Unis. Par exemple, il a récemment légiféré sur la gestion des usures de carburant, sur la gestion pétrolière, clairement à l'avantage des entreprises qui viendront investir dans l'exploitation pétrolière au Vénézuéla.
C'est pourquoi cette loi d'amnistie apparaît comme une possible avancée pour la démocratie, et constitue a minima un espoir, dans ce contexte actuel d'un gouvernement autoritaire sous tutelle étasunienne.
Cette loi d'amnistie pourrait concerner combien de personnes ?
Difficile d'être précis car quelques centaines de personnes sont récemment sorties de prison, alors que, jusqu'au 3 janvier, il y avait à peu près entre 800 et 1000 prisonniers politiques. Cela dit, si on remonte sur une plus longue période, le Venezuela compte en fait entre 10 000 et 20 000 prisonniers politiques, selon les ONG. Cette loi d'amnistie pourrait donc concerner, en réalité, des milliers de familles, ce qui génère beaucoup d'espoir pour tous les Vénézuéliens.
Elle pourrait aussi ouvrir la voie au retour de certaines personnes exilées pour des questions politiques. Pour l'instant, on ne connaît pas les délais précis de sa promulgation ; quant au processus de son élaboration, il interroge, car les organisations qui, historiquement, ont défendu les droits des prisonniers politiques n'ont pas été associées à son écriture. Il est donc bien trop tôt pour imaginer qu'elle constitue une brèche ouverte à un avenir démocratique (après cet entretien, l'opposant Juan Pablo Guanipa a été arrêté lundi 9 février quelques heures à peine après sa libération, NDLR). D'autant qu'encore une fois, elle est née dans un cadre très contraint et sous une tutelle étasunienne qui pose des questions de souveraineté du pays, et d'autodétermination à la fois sur les aspects politiques et économiques.
La capture de Nicolas Maduro, il y a un peu plus d'un mois, visait-elle à mettre la main sur le pétrole vénézuélien ou à lutter contre le trafic de drogue comme annoncé par l'administration Trump ?
Après le 3 janvier, le président américain et son secrétaire d'État, Marco Rubio, ont beaucoup moins évoqué ce registre du trafic de drogue. Très vite, ce qu'ils ont ouvertement affirmé, c'est leur volonté de faire en sorte que les entreprises pétrolières étasuniennes s'implantent au Vénézuéla.
L'enjeu de l'exploitation énergétique et économique est donc central, mais la capture de Maduro envoie aussi un message plus large à toute l'Amérique latine : les États-Unis reprennent leur rôle de pièce maîtresse et entendent exercer une forte influence sur les orientations politiques de la région. Plus largement, ils impulsent l'idée d'aller mettre la main sur d'autres territoires, par exemple le Groenland.
L'autre aspect important, c'est Marco Rubio (récemment auditionné par le Sénat brésilien) qui l'a révélé en évoquant un plan en trois étapes pour le Venezuela. D'abord une stabilisation, puis un rétablissement économique et enfin, une potentielle troisième étape consacrée à la question démocratique – ce qui suppose d'avoir confiance dans la façon dont l'administration Trump définit la démocratie.
La voie s'ouvre-t-elle pour l'opposition, et notamment pour Maria Corina Machado ?
L'opposition traditionnelle représentée par Maria Corina Machado n'a pour l'instant pas été mobilisée par l'administration Trump comme un acteur central de la période post 3-janvier. Cela dit, il y a des oppositions plurielles au Venezuela. L'enjeu est justement de savoir quelles sont les différentes stratégies de ces oppositions, et notamment, de celles qui sont sur place, parce que, pour différentes raisons, à la fois du fait de la répression en interne, mais aussi du fait des stratégies propres à chacun, une partie de l'opposition traditionnelle vénézuélienne – l'opposition plutôt à droite – s'est tournée vers l'international.
Une autre partie de cette opposition traditionnelle a décidé de rester au Vénézuéla et siège aujourd'hui à l'Assemblée nationale. Il y a aussi des oppositions de gauche, présentes au Vénézuéla, qu'elles soient syndicales, partisanes ou relevant de mouvements sociaux, mais elles ont eu assez peu de place du fait de la répression du gouvernement. Ces forces-là ont récemment appelé à des mobilisations, mais ne sont pas – par exemple – particulièrement associées au processus d'élaboration de la loi d'amnistie.
Est-il vrai que l'exploitation du pétrole vénézuélien suppose de gros investissements et des délais importants ? Si tel est le cas, comment interpréter le geste étasunien ?
L'exploitation pétrolière vénézuélienne est en grand recul. Jadis, c'était environ 3,5 millions de barils par jour, contre même pas un million aujourd'hui. L'enjeu des investissements nécessaires à l'exploitation du pétrole vénézuélien renvoie à deux questions. D'abord, la nature du pétrole à exploiter ; c'est un pétrole extra-lourd et donc difficile à transformer dans des produits dérivés et de consommation, si bien que le moment à partir duquel son exploitation sera rentable est sans doute assez lointain.
L'autre question est celle de l'infrastructure qui permet de l'extraire : l'industrie pétrolière étasunienne, notamment celle située du côté Golfe, s'est beaucoup construite pour recevoir et traiter le pétrole vénézuélien de façon rentable, et même si une partie de l'industrie américaine n'a pas semblée très intéressée par cet investissement-là, il faut se souvenir que l'histoire de l'extraction pétrolière au Venezuela reste très liée à l'arrivée des entreprises étasuniennes au début du 20e siècle…
Au total, il s'agit surtout de montrer que les États-Unis ont la capacité de « gouverner et de sécuriser la région », une perspective sans doute prometteuse aux yeux des bases MAGA qui soutiennent Trump. En revanche, il est certain que la dimension économique et pétrolière ne peut en aucun cas être envisagée sous le seul mandat de Trump : c'est un sujet à moyen et long termes.
Comment vit un travailleur vénézuélien lambda ?
Le salaire minimum se situe entre 1 et 5 dollars par mois. Un chiffre absurde si on pense que selon la définition onusienne, la pauvreté se situe à moins d'un dollar par jour. Le salaire minimum, aujourd'hui, n'existe pratiquement pas au Venezuela. La paie se règle sous forme de bonifications. Ce sont des bons d'une valeur variable qui sortent complètement du cadre des accords collectifs. On parle de bonifications entre 150-200 dollars par mois, dépendant du type d'emploi, du lieu… Pour faire face aux besoins d'une famille, les deux parents cumulent souvent plusieurs boulots.
Et puis une grande partie de l'emploi relève de l'économie informelle, sans contrat de travail, cotisations ou protection sociale correspondante. C'est la précarité généralisée, et c'est d'autant plus grave, sous un gouvernement qui s'est dit socialiste et à la tête duquel Nicolas Maduro, qui était à l'origine un leader syndical, s'autoproclamait le « président ouvrier ». En réalité, ce fut la période où les droits des travailleurs et des travailleuses, ainsi que les syndicats, ont été les plus attaqués.
Sur les 30/35 millions de Vénézuéliens, un tiers vit à l'étranger et la population locale dépend énormément de l'argent que les migrants vénézuéliens envoient pour aider les familles à subsister ou à tenter de se soigner. On voit constamment circuler des campagnes de financement coopératif, de « crowdfunding », pour aider à l'opération de celui-ci ou aider au traitement de cancer de celui-là. La grande majorité vit mal et certains meurent de cette précarité générale. Les services de base sont incertains, les coupures d'électricité de plusieurs heures dans des grandes villes sont courantes, l'essence manque alors qu'on est dans un pays pétrolier.
Quel rôle peuvent jouer les syndicats ? Notamment la Confédération des Travailleurs de Venezuela ?
Beaucoup de syndicalistes sont en prison, d'autres ont tout simplement disparu. Malgré cela, les syndicats sont des forces qui ont une place importante dans les coalitions politiques – au sens large. Elles essaient de faire bouger les choses, de mobiliser la population pour réclamer plus de démocratie. Les syndicats ont eu et ont toujours un rôle très important pour faire connaître la réalité du Vénézuéla à l'étranger.
Parce que longtemps, il a été très difficile d'être de gauche et de faire comprendre aux camarades à l'étranger la situation au Venezuela. Les relations entre les syndicats vénézuéliens et leurs partenaires étrangers ont permis de faire circuler l'information, ce qui montre la valeur de ces organisations syndicales et le rôle de la solidarité internationale.
En décembre dernier, les centrales avaient passé un accord pour des mobilisations unitaires au mois de janvier. Et puis elles ont été suspendues à la suite des attaques de 3 janvier. Mais des discussions reprennent pour relancer ce processus. Sans compter que les centrales ont très vite diffusé des communiqués dénonçant l'existence de prisonniers politiques et rejetant à la fois le gouvernement autoritaire, l'attaque militaire et la tutelle étasunienne.