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IMMIGRATION

15 morts et le soupçon d'un « push-back » : En Grèce, les zones d'ombres autour du naufrage de migrants à Chios

13 février 2026 | Mise à jour le 13 février 2026
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15 morts et le soupçon d'un « push-back » : En Grèce, les zones d'ombres autour du naufrage de migrants à Chios

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Un naufrage de grande ampleur a eu lieu le 4 février dernier en mer Egée, au large de Chios, dans lequel 15 personnes ont trouvé la mort. Dans ce drame, le rôle des garde-côtes grecs interroge. Pourtant, les autorités les défendent et attaquent les ONG. Pendant ce temps, et malgré les morts, Bruxelles durcit sa politique migratoire.

La nuit était encore profonde, le 4 février, au large de l’île grecque de Chios, lorsque le naufrage s’est produit. Au moins 15 personnes ont perdu la vie dont deux enfants, 24 autre, dont au moins onze enfants, sont blessées dont quatre sont dans un état critique, et au moins une personne est portée disparue. Toutes avaient pris une embarcation sur la côte turque, espérant gagner cette île de la mer Egée, porte d’entrée dans l’Union européenne. Mais le navire a chaviré alors que les garde-côtes grecs étaient à proximité. Dans leur extrême majorité, les migrants à bord du rafiot venaient d’Afghanistan, un jeune homme, arabophone et qui serait marocain, a été arrêté, les autorités le soupçonnant d’être le passeur. Après quoi, la version des rescapés et celle des garde-côtes diffèrent. Et ces versions sont révélatrices du terrible jeu qui se joue, en Grèce, sur la question migratoire.

À peine le jour s’était levé que la garde-côtière hellène publiait un communiqué sur son site internet. Selon ce texte, les garde-côtes effectuaient une patrouille régulière lorsqu’ils ont repéré un bateau pneumatique rapide, de type hors-bord, « avec des étrangers à bord, se déplaçant sans feux de navigation vers la côte est de Chios, dans la zone maritime de Myrsini ». Ce bateau n’aurait pas obéi aux injonctions de s’arrêter, mais aurait « au contraire inversé sa trajectoire et percuté le côté droit » du patrouilleur. Les garde-côtes affirment : « En raison de la violence de la collision, le hors-bord s’est renversé et a coulé, entraînant la chute de tous ses passagers dans la mer. » Pour étayer leur version, les autorités ont mis en ligne des photos de leur vaisseau marqué de légères égratignures.

Les premiers doutes

Immédiatement après ce tragique accident, des premiers doutes ont surgi. Différents indices laissent penser qu’il s’agissait en réalité d’une tentative de « push-back », c’est-à-dire un refoulement des migrants en mer, illégal, en contradiction avec le droit maritime et le droit international. Ainsi, la caméra à bord du bateau patrouilleur, qui doit être allumée par les garde-côtés lors de opérations de sauvetage, n’était pas en marche. L’avocat de la défense, Alexandros Georgoulis, relève que « c’était déjà le cas lors du naufrage au large de Pylos ». Un drame antérieur qui, en 2023, a causé la mort d’au moins 650 personnes. Parallèlement, les rapports d’autopsie confirment que les 15 victimes ont toutes subi de graves blessures à la tête. Les médecins légistes ont cité comme causes de décès « des blessures graves au crâne et au cerveau », parfois accompagnées de « blessures à la poitrine » et, dans deux cas, « des blessures graves au crâne suivies d’une noyade ».

Ensuite, l’un des survivants, un Marocain de 31 ans, a été arrêté et poursuivi en justice pour « trafic », au seul motif qu’il conduisait le canot pneumatique – une accusation fondée sur des preuves non corroborées et des témoignages contradictoires. Il encourt de nombreuses années de prison. En réalité, cette tendance croissante à la criminalisation des migrants qui cherchent protection en Grèce est croissante. Elle viole pourtant la Convention relative au statut des réfugiés et de l’article 3 du code grec sur les migrations, qui excluent les demandeurs et les bénéficiaires d’une protection internationale du champ d’application des infractions de trafic.

Le gouvernement fait bloc avec les gardes-côtes… jusqu’à l’outrance

De surcroît, les témoignages des survivants contredisent la version des autorités grecques. Alors que les garde-côtes affirmaient, après l’accident, que le jeune Marocain avait été arrêté sur la base de témoignages « des deux côtés », les rescapés auxquels sa photo est montrée disent ne pas le reconnaître. De même, ils réfutent la version officielle selon laquelle il y aurait eu une tentative de sauvetage. Ils affirment au contraire que le navire des garde-côtes leur aurait foncé dessus. « Jusqu’alors, huit témoignages ont été recueillis dans l’enquête judiciaire, note Alexandros Georgoulis, l’avocat du jeune Marocain. Aucun des rescapés ne le reconnaît ! » Dans ces conditions, l’avocat veut croire que : « Le procureur va demander de sortir le rafiot de l’eau. »

Toutefois, les rescapés et leurs avocats ont fort à faire. Car face à eux, le gouvernement est bien décidé à soutenir les garde-côtes coûte que coûte. Il faut dire que ce gouvernement, dirigé par Kyriakos Mitsotakis (leader de Nouvelle Démocratie – ND, droite conservatrice), a dans ces rangs des ministres qui proviennent d’un petit parti d’extrême-droite, le Laos, qui a été dissous avant d’intégrer ND. C’est le cas de Thanos Plevris, l’actuel ministre de la Migration et de l’Asile. Il s’en est pris verbalement aux ONG, aux avocats de la défense ainsi qu’au jeune arrêté. Ainsi, a-t-il affirmé que le jeune marocain est « un trafiquant présumé qui a les moyens d’avoir un avocat à Chios et en dehors de Chios » et que l’ONG « qui se préoccupe de la souffrance et des problèmes des immigrants illégaux, des réfugiés et des immigrants […a pour] ligne de défense de blâmer la garde côtière. »

Quelques jours auparavant, c’est le porte-parole du gouvernement, Pavlos Marinakis, qui avait félicité le « travail de la garde côtière » en rappelant ses missions : « protéger nos frontières », « empêcher, conformément à la loi et sans mettre en danger des vies humaines, sous sa propre responsabilité, l’entrée illégale dans notre pays de personnes qui n’en ont pas le droit ». Porte-parole qui n’a, en revanche, pas eu un mot de compassion pour les victimes. Bien au contraire, il a dénoncé ceux qui veulent « envahir le territoire ». Il avait menacé Christos Avramidis, un journaliste qui lui posait des questions au sujet du naufrage, de porter plainte en diffamation contre lui le 9 février dernier.

Durcissement européen

Ce non respect des droits est régulièrement dénoncé par les ONG et les organisations européennes comme la Cour des droits humains. Pourtant, cette même semaine a été voté à Bruxelles un énième durcissement de la politique migratoire. Une majorité d’eurodéputés (avec l’appui de l’extrême droite) ont entériné deux textes actant la politique de fermeté l’UE en matière de retour. Désormais, les États membres disposent du cadre juridique pour conclure des accords avec des pays tiers afin d’y envoyer les exilés déboutés du droit d’asile. Ils pourront accélérer le traitement et le rejet des demandes d’asile émanant des ressortissants des pays considérés comme « sûrs » (Bangladesh, Colombie, Egypte, Inde, Maroc, Tunisie, Kosovo).

Ce vote est intervenu une dizaine de jours après le dévoilement de la stricte stratégie quinquennale de la Commission en matière d’asile et de migration. Et quelques mois avant l’entrée en vigueur du très critiqué pacte migratoire européen. Pendant ce temps, les morts de migrants en mer sont toujours un tragique phénomène de masse. Depuis le début de l’année, au moins 484 migrants ont été signalés morts ou disparus en Méditerranée centrale selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). L’agence onusienne rappelle que cette route migratoire est la plus mortelle au monde, avec 1340 décès enregistrés l’an dernier.

Pierre Wassermann