Synonyme de fric, de frime et d'argent roi, les années 80 continuent de fasciner. Une vision fantasmée de l'histoire tant cette décennie fut un moment de rupture idéologique et politique. Entre la naissance d'un capitalisme financier et l'imposition d'un libéralisme au forceps, l'époque, galvanisée par une importante effervescence culturelle, ouvre la voie à la nouvelle société de consommation actuelle.
En novembre 2025, l'esthétique acidulée des années 80 est redevenue d'actualité. La diffusion de la dernière saison de Strangers Things, la série américaine créée par Netflix en 2016, a battu des records d'audience. L'intrigue, qui se déroule entre 1983 et 1986, met en scène une vision de l'époque, située entre l'hommage fidèle et le fantasme nostalgique. Pour comprendre l'origine de cette fascination, revenons aux débuts des années 80 en France. Il est 20h ce 10 mai 1981 quand le journaliste Jean-Pierre Elkabbach annonce que François Mitterrand est élu président de la République. Le visage pixelisé du leader socialiste apparaît progressivement sur les télévisions de millions de foyers français. Pour la première fois depuis le Front Populaire de 1936, la gauche revient au pouvoir. Les caméras d'Antenne 2 captent la liesse populaire qui s'empare d'une partie des français. Pour beaucoup d'entre eux, l'arrivée du parti à la rose à l'Elysée est un soulagement, l'espoir d'un changement de cap politique. Cinquième semaine de congés payés, nationalisation ou encore augmentation du Smic, le nouveau locataire de l'Elysée s'est fait élire sur un programme résolument ancré à gauche.
Un président élu sur un programme de gauche
Une anomalie dans un paysage politique européen et mondial, trustée par la droite libérale. « L'élection de Mitterrand est à contretemps de l'histoire », souligne l’historien François Cusset, professeur d'études américaines à l'Université de Nanterre, et auteur de La Décennie : le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte, 2006) : « Son programme, authentiquement de gauche, fait de la France l'un des seuls pays à aller dans cette direction à l'époque ». Ce dernier, caractérisé par une volonté de justice sociale et fiscale, s'impose dans un contexte de crise économique. Depuis les deux chocs pétroliers survenus en 1973 et 1977, la France fait face à un ralentissement de sa croissance et à une hausse du chômage.
En mai 1981, la France compte environ 1,7 millions de chômeurs ainsi qu'un taux d'inflation annuel très élevé, avoisinant les 14%. Ce paysage économique s'affirme comme l'une des résultantes de la politique libérale menée dès 1976 par le président Giscard, et axée sur la lutte contre l'inflation, la rigueur budgétaire, la compétitivité des entreprises et le recul de l'intervention de l'État dans l'économie. La gauche unie affiche, dès 1981, sa volonté de rompre avec cette politique en optant pour un programme de relance ambitieux. Augmentation du pouvoir d'achat, réduction du chômage et interventionnisme de l'État dans l'économie, Mitterrand veut frapper fort et démontrer qu'une autre voie est possible, en prenant le contre-pied du « There is no alternative » thatchérien.
Dans les semaines qui suivent l'élection de Mitterrand, des réformes sociales majeures sont adoptées, telles que la retraite à 60 ans, la semaine de 39 heures ou la cinquième semaine de congés payés. En juin 1981, le Smic est augmenté de plus de 10%, les salaires de la fonction publique sont revalorisés et un impôt sur les grandes fortunes (IGF) est créé.
1982 et le tournant de la rigueur
L'année suivante, le gouvernement engage une politique de relance et de soutien aux industries en crise — charbon, sidérurgie, textile — fondée sur l'intervention de l'État, les nationalisations et l'accompagnement social. Il s'agit de préserver l'emploi ainsi que de gérer le déclin de secteurs fragilisés par la concurrence internationale et la désindustrialisation. Ce programme suscite aussitôt l'emballement de la classe ouvrière. « Quand la gauche est arrivée au pouvoir, nous avons tous cru à la promesse que les mines de charbon reprendraient leur place dans l'industrie française », se souvient Michel Béal, 80 ans, ancien ingénieur des Houillères de la Loire et actuel président de l'Association des Amis du musée de la mine de Saint-Etienne. Un sentiment également partagé par Jean-Paul Boyer, ancien mineur à Décazeville (Aveyron) et secrétaire général des mineurs CGT : « Nous étions très enthousiastes à propos du plan de relance. Mitterrand s'était engagé durant sa campagne à augmenter la production nationale de charbon d'environ 30 millions de tonnes par an ».
Du côté du secteur textile, la France possède dans les années 80 de grands groupes, tels que Boussac, Bidermann ou Cellatex, qui regroupent 800 000 salariés au début de la décennie. « Entre la fin des années 70 et le début des années 80, il y a eu une multiplication des luttes ouvrières locales dans les usines textiles et habillement avec des occupations et des grèves », se souvient Josiane Blanc, ancienne ouvrière dans le secteur textile et membre de l'Union fédérale des retraités UCR-CGT. « Des actions syndicales contre les fermetures et les délocalisations sont ensuite menées tout au long de la décennie 80, en vain puisque toutes ces entreprises finiront par fermer dans les années 90-2000 », ajoute la retraitée.
Ainsi malgré les espoirs initiaux, la politique de relance fait long feu. Quelques mois après son arrivée au pouvoir, Mitterrand entame un changement radical de politique économique, le fameux tournant de la rigueur qui débute à partir de 1982. « Le gouvernement Mitterrand fait marche arrière. La priorité est dorénavant de faire baisser l'inflation pour relancer les investissements au détriment du chômage, qui ne cessera d'augmenter jusqu'à atteindre un pic à la fin des années 80 », détaille François Cusset. « Il y a un changement d'orientation budgétaire avec moins de dépenses sociales dans la santé ou l’éducation », ajoute l'historien.
Désindustrialisation et désillusion de la ouvrière
Ce basculement idéologique sans précédent s'accorde avec le nouvel âge du capitalisme français caractérisé par la désindustrialisation massive et la financiarisation de l'économie. « L'ouverture des marchés fait que les produits industriels français deviennent plus chers que les produits d'industrie équivalente venus de pays émergents. Des milliers de plans de licenciements vont frapper l'industrie sidérurgique et charbonnière », indique François Cusset. « Il est frappant de noter que l'une des plus grosses manifestations des années 80 concerne les ouvriers de la sidérurgie de Lorraine qui montent à Paris pour protester contre les fermetures d'usines. Les ouvriers prennent alors conscience que leur monde est en train de mourir », précise-t-il. Cette période est vécue comme une « trahison » pour de nombreux ouvriers.
« C'est le début de l’abandon de l’industrie au profit des services. Les capitaux ont commencé à fuiter à l'étranger, donnant lieu à une financiarisation de l'économie non contrôlée par l'Etat. On voit à quoi cela nous mène aujourd'hui. Les actionnaires ne se sont jamais aussi bien rémunérés qu'en 2025 », pointe Jean-Paul Boyer : « À partir de 1985 jusqu'en 1995, cela a été une période d'affrontement pour conserver les acquis sociaux suite aux premières fermetures de mines en 1983 ». Les syndicats, à commencer par la CGT, sont en première ligne dans cette bataille.
Un moment particulier dont se souvient Michel Béal, muté aux services des ressources humaines à la mine de Gardanne (Bouches-du-Rhône) après la fermeture des Houillères de la Loire en 1983. « J’ai souvent été en contact avec les syndicats lors des plans sociaux puisque les mines ont fermé progressivement. De nombreux mineurs ont alors été placés en retraite anticipée ou se sont reconvertis dans les industries locales, ce qui a évité des licenciements brutaux », raconte l'ancien mineur qui admet néanmoins que les fermetures n'ont pas été sans conséquences sur le tissu économique local. « Certaines régions ont souffert de l'effondrement de l'industrie minière, sidérurgique et textile. La suppression massive d'emplois a entraîné une baisse de la population notamment à Saint-Etienne ». La gauche de gouvernement entre dans une gestion social-démocrate de l'économie. C'est la fin de l'expérience socialiste de rupture au profit d'une acceptation des contraintes européennes et financières, en choisissant notamment de rester dans le Système Monétaire Européen (SME) créé en 1979.
L'accélération du capitalisme financier s'inscrit également dans une tendance plus globale. « Les années 80 sont synonyme d'un retour de bâton conservateur. La décennie constitue une rupture avec les trente années qui la précèdent, caractérisées par un triomphe des idées progressistes et contre-culturelles. Le but des pouvoirs en place est de remettre de l'ordre. Pour cela, on va imposer un libéralisme qui sépare le politique du culturel ».
Séparer le politique du culturel
Les années 80 sont au coeur d'un paradoxe entre, d'un côté, l’apparition progressive de politiques sociales extrêmement régressives et, de l'autre, la présence d'une effervescence culturelle, marquée par la créativité et des avancées sociétales majeures telles que la légalisation des radios libres, l'abolition de la peine de mort (1981) ou la dépénalisation de l'homosexualité (1982). Cette explosion culturelle ne vient cependant pas saper les bases du système. « Contrairement aux années 60-70, la nouvelle liberté culturelle de la décennie 80 est mise au service d'un rajeunissement et d'un renforcement du capitalisme. Ce dernier absorbe sa propre critique en l’assimilant », éclaire François Cusset. C'est ainsi qu'un morceau tel que The Magnificent Seven de The Clash, groupe punk venu d'Angleterre, qui s'affirme comme une critique sociale acide du capitalisme industriel racontée à hauteur d'ouvrier, se retrouve dans des publicités ou sur des t-shirts. L'accélération du capitalisme financier s'accompagne de la naissance d'une société de consommation, alimentée par l'explosion de l'industrie publicitaire.
Le paradoxe n'est, là encore, jamais loin. « La publicité, qui est la grande gagnante de ces années-là, fabrique un consommateur. L'époque incite à la consommation tous azimuts tant en retirant les conditions sociales et économiques pour consommer », grince l'historien. Tandis que la paupérisation s'installe durablement au sein des ménages, les Français se mettent à vivre à l'heure américaine. Le déferlement de la culture de l'oncle Sam, entre les clips de MTV et les hamburgers Mcdo, fascine les esprits. Cet environnement permet la diffusion d'une nouvelle idéologie de la réussite. Boosté par les cours d’aérobic de Jane Fonda, adaptés en France par Véronique et Davina, l'individu devient un capital à façonner autant qu'à faire fructifier.
« J'achète donc je suis »
Un sentiment de nostalgie s'affirme bientôt, plaquant sur les années 80 un voile festif et ludique, éloigné de la réalité sociale de l'époque. « Le rétro-marketing marche très bien aujourd'hui. C'est une industrie très lucrative qui organise un culte sépia autour d'une époque récente. Il y a quelque chose de générationnel là-dedans. C'est avant tout une vision révisionniste de l'histoire qui repose sur des moments décontextualisés. L'objectif est de fabriquer un récit qui donne l'impression que les années 80 ont été uniquement joyeuses et festives », complète François Cusset. Un tropisme qu'avait bien cerné le réalisateur américain Robert Zemeckis dans Retour vers le futur 2 (1989). Visionnaire, l'intrigue, qui se déroule dans le Los Angeles de 2015, dévoile un futur fasciné par les années 80. En 2026, nous ne sommes toujours pas sortis de cette vision fantasmée. Pire, nous vivons encore, à bien des égards, dans les années 80. « La radicalisation du capitalisme et l’accélération du changement climatique ont commencé à partir de 1980 », rappelle François Cusset. De quoi atténuer la vision rose bonbon vendue par le capitalisme actuel.