Professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université, Johann Chapoutot est spécialiste de l'histoire du nazisme. Son dernier ouvrage, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, publié en février 2025 aux éditions Gallimard, décortique les mécanismes qui ont amené à la nomination d'Adolf Hitler comme chancelier du Reich, le 30 janvier 1933. Un entretien à retrouver dans La Vie ouvrière numéro 16 consacrée au Front populaire.
Ce numéro de La Vie Ouvrière parle du Front populaire et de sa genèse. Que se passe-t-il de l'autre côté du Rhin dans les années qui précèdent et à la même période ?
En 1925, Paul von Hindenburg est élu président de la République de Weimar. Il trouve au Reichstag (le Parlement allemand, NDLR) une majorité de droite qui lui va très bien. En 1928, le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) connaît des scores historiques. Hindenburg vit cela comme une véritable épreuve. Il aurait dû nommer un Premier ministre dès le lendemain ; il mettra trois semaines à désigner Hermann Müller, qui prend la tête d'un gouvernement de grande coalition. Le patronat se lance dans une véritable guerre d'opinion et multiplie les conférences, les articles et les tracts contre ce gouvernement marxiste.
Cette pression des milieux financiers et industriels va aboutir à l'éclatement du gouvernement sur fond de désaccord politique majeur. Le SPD prône la reflation, c'est-à-dire creuser le déficit pour injecter de la masse monétaire et résorber la crise économique et sociale qui paralyse le pays, quand la droite propose une politique inverse. Hindenburg choisit de nommer Heinrich Brüning chancelier en mars 1930.
Il décide d'abandonner la démocratie parlementaire, de gouverner sans le Reichstag, et multiplie les ordonnances en utilisant de manière abusive l'article 48.2 de la Constitution de Weimar (qui stipule que le président du Reich peut, lorsque la sûreté et l'ordre public sont gravement troublés ou compromis au sein du Reich, prendre les mesures nécessaires à leur rétablissement).
Comment réagissent la gauche et les syndicats ?
Le SPD s'oppose d'abord à ce viol de la Constitution. Il va voter une motion de rejet et faire annuler plusieurs ordonnances. En réaction, Hindenburg décide de dissoudre le Reichstag. Le SPD comprend la leçon. Le parti ne va plus voter de motion de censure et soutient tacitement le gouvernement de Brüning, par peur de la dissolution autant que par soutien réel de l'aile droite du parti, qui adhère aux thèses austéritaires. Cette acceptation est telle que, en 1932, quand Hindenburg se représente, le SPD le soutient en ne présentant pas de candidats.
Évidemment, cela suscite beaucoup de mécontentement. L'aile gauche du parti proteste, vite étouffée par l'aile droite. Des défections surviennent, de la base au sommet. Des militants et des syndicalistes rejoignent le Parti communiste d'Allemagne (KPD), qui estime que la politique de destruction sociale du gouvernement s'apparente déjà à du fascisme. À l'échelle plus locale, des alliances s'organisent entre les militants communistes et sociaux-démocrates et les organisations syndicales. Les nazis sont très présents dans la rue mais font face à l'organisation d'autodéfense du SPD, aux combattants du Front rouge du Parti communiste, aux bandes noires anarchistes et à l'autodéfense syndicale. Cette coopération à la base va pousser le KPD à chercher à construire une alliance avec les sociaux-démocrates.
Face aux résultats d'Hitler à la présidentielle de mars-avril 1932 (Hindenburg est réélu mais Hitler atteint 36,8 % au second tour) et des nazis aux élections régionales de Prusse en avril (ils obtiennent 162 des 423 sièges au parlement du Land), les communistes décident de mettre de côté leur hostilité pour les « sociaux-traîtres » et leur proposent de construire un front commun. Le SPD refuse. Hindenburg prend dès avril la décision terrible d'autoriser les milices Sections d'assaut et SS, qui avaient été interdites en avril après la mort d'une centaine de personnes durant la campagne électorale. Le KPD crée dans la foulée l'Action antifasciste, qui existe aujourd'hui partout dans le monde.
Franz von Papen est nommé chancelier. Il restera six mois et plaidera pour qu'Hitler soit nommé à sa place. C'est chose faite en janvier 1933. En six mois, opposition et syndicats sont interdits. Comment ces événements sont-ils perçus en France ?
Avant 1933, la politique de déflation, de dérégulation sociale et de destruction de l'État-providence du chancelier Brüning apparaît comme la politique raisonnable par excellence, celle du camp de la raison. Mais c'est vraiment à partir de 1933 que les élites économiques françaises vont regarder l'Allemagne comme un modèle intéressant.
L'alliance entre libéraux autoritaires et l'extrême droite semble un temps comme quelque chose de risqué, mais les discours des nazis, qui ne cessent de dire qu'ils sont pour la paix, la politique très favorable au patronat qu'Hitler met en place et le succès apparent de l'Allemagne nazie la fait apparaître comme un partenaire assez estimable, mais aussi comme un modèle dont on pourrait s'inspirer.
Les nazis ont aussi mis en sourdine l'antisémitisme. Ils insistent fortement sur l'antimarxisme, avec lequel le patronat est en harmonie, et promettent de remplir les carnets de commandes des industriels et d'en faire les führers (guides) de leurs entreprises. Ils tiennent ces promesses en interdisant les -syndicats et les partis de gauche.
Dans votre livre, vous écrivez qu'Alfred Hugenberg, patron de presse de l'époque, « n'est pas Bolloré », et que Franz von Papen « n'est pas Macron », mais qu'ils occupent les mêmes positions en 2025 que les autres en 1933. Pouvez-vous nous en dire plus ?
L'Europe des années 1930 est adossée au carnage de la Grande Guerre. Les modalités d'expression du fascisme sont plus brutales, mais il me semble qu'il y a une comparaison valide entre des élites patrimoniales – libérales et autoritaires de l'époque, qui veulent une politique propatronale et moins de démocratie, et l'extrême centre actuel.
Quand je lisais les discours de Franz von Papen ou de son ministère de l'Intérieur, j'ai par exemple été surpris par le parallélisme des propos, dans l'exaltation d'entreprises, dans la condamnation d'un marxisme, du bolchevisme culturel, qui est l'équivalent du wokisme. On assiste aussi à l'époque à un phénomène annonçant ce qui se passe aujourd'hui, avec l'émergence de véritables entrepreneurs d'opinions, qui vont défendre les idées de la droite et du parti nazi. Le cas d'Hugenberg est emblématique.
Dès la Première Guerre mondiale, il investit de manière très pensée dans la presse et possède à la fin des années 1920 près d'un tiers des journaux allemands, mais aussi deux compagnies de cinéma, dont celle qui produit les actualités cinématographiques. Il se sert de cet empire très puissant pour imposer matin, midi et soir les thèmes de l'extrême droite.