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ENTRETIEN

« L'histoire de l'art a été constamment réécrite pour effacer les femmes  »

19 février 2026 | Mise à jour le 19 février 2026
Par | Photo(s) : Astrid Di Crollalanza / Le Seuil
« L'histoire de l'art a été constamment réécrite pour effacer les femmes  »

Anne Bourrassé a répondu à nos questions.

L'égalité dans le monde de l'art ne sera atteinte en 2146… Et c’est le ministère de la Culture qui le dit ! Victimes d'un « rabais de genre » sur la vente de leurs œuvres, sous-financées et invisibilisées dans les galeries et les musées, les femmes artistes sont systématiquement dévalorisées. Dans Les Refusées, les femmes artistes n'existent pas, un essai percutant édité chez Seuil, la commissaire d'exposition Anne Bourrassé, cofondatrice de l'association Contemporaines, revient sur les mécanismes de domination masculine qui ont conduit à effacer les femmes de l'histoire l'art et continuent de les précariser. Entretien.    

Dans son « Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la culture et la communication », le Département des études du ministère de la Culture a établi qu'il faudrait attendre encore 120 ans pour atteindre l'égalité entre les hommes et les femmes artistes. Comment as-tu réagi à ce constat ? 

Ça a été pour moi un sursaut. En école, même s’il y avait énormément de violences de genre, on n'avait pas conscientisé ces inégalités. Il faut savoir qu'il y a aujourd'hui 70% d’étudiantes en école d’art en France. Pourtant, on ne retrouve que 23% d’artistes femmes dans les galeries, 30% en moyenne dans les programmations des foires d’art contemporain, et seulement 6% des acquisitions dans les collections muséales… C'est vertigineux. 

Les inégalités sont aussi financières.  

D'après les chiffres de la Maison des Artistes, une femme vend en moyenne sa première œuvre trois ans après un homme. Et dans les ventes aux enchères, il existe un « rabais de genre » : leurs œuvres sont estimées et vendues 30% de moins. En Île-de-France, l'écart de revenu est de 43% entre les hommes et les femmes artistes. Et c’est en France qu’on achète le moins d’artistes femmes sur le marché de l’art. Moins que sur le continent africain, moins qu'au Japon. On parle toujours d'exception culturelle française, d'avant-garde. Mais sur les questions d’inégalités, nous sommes les pires.  

L'effacement se produit dès l'enseignement de l'histoire de l'art ?  

On ne nous en parle pas de femmes artistes dans les cours, on ne les lit pas dans les livres. Le génie créateur, c’est un homme. Dans le « Gombrich », le livre d'histoire de l'art de référence, il a fallu attendre la 16e édition pour voir apparaître une femme, sur 220 artistes ! Je n'avais jamais entendu parler de la peintre Rosa Bonheur, alors que c'était une star à son époque, reçue par les princes, les rois. Quand elle se déplace, des hordes de gens courent derrière sa calèche. C'était une immense artiste, mais l'histoire de l'art l'a exclue du mouvement du romantisme, dont Eugène Delacroix a été nommé chef de file. Et la première rétrospective qui lui a été consacrée en France date de 2022. Heureusement, l’enseignement de l’histoire de l’art est en train de changer. 

Adulée de son temps, la peintre Rosa Bonheur (1822-1899) s'est formée très jeune à la peinture sous l'incitation de son père. Peintre animalière à la renommée internationale, elle obtiendra l'autorisation de la préfecture de police de porter le pantalon pour pouvoir se rendre dans les  les abattoirs étudier l'anatomie des animaux.

Tu décris dans ton livre un système de mise à l'écart, tout au long de l'histoire, des femmes des métiers d'art…  

Il y a une stratégie déployée pour les écarter ainsi qu'une présomption d'incompétence. Elles ne sont pas assez intelligentes pour faire de l'art. Elles restent sous tutelle du père, du mari. On leur refuse l'accès à l'apprentissage et elles ne sont autorisées à intégrer les Beaux-arts qu'en 1897, sous l'impulsion de la sculptrice Hélène Bertaux. Les femmes artistes sont considérées comme des amatrices, pas des professionnelles. Elles sont décrédibilisées et laminées par les critiques d'art et on les cantonne à un art dit féminin - les fleurs, les peintures domestiques – alors qu'on va réserver aux hommes les peintures d’histoire, les grandes conquêtes, la religion… Et elles sont limitées à l’art décoratif, l’art textile. On leur refuse l'accès à la pierre, au métal, tout ce qui relève de la technicité.  

Tu citais l'artiste Hélène Bertaux. Elle va faire beaucoup au 19e siècle pour la reconnaissance des femmes artistes.  

Oui, elle a un parcours très militant. C'est quelqu'un qui avait une conscience de classe. Elle a dirigé une école de dessin gratuite pour les femmes aux revenus modestes. Ensuite elle a créé l’Union des femmes peintres et sculpteurs (UFPS), afin de fédérer les femmes et militer pour leur accès aux écoles d’arts, à la Villa Médicis à Rome. Ce sera la première artiste à être jury au Salon des artistes français, qui était à l’époque la seule grande exposition officielle française. Et elle-même a une production fascinante : elle a produit des œuvres monumentales à une époque où très peu de femmes pouvaient accéder à ce type de production.   

Dans ton livre, tu soulignes le fait que la figure de la muse n'existe pas au masculin.  

Je trouve ça fascinant qu’on ne dise que « la muse » dans l’histoire de l’art, et que pour les hommes on parle de « modèle ». C’est un terme qui a excusé une grande objectification du corps des femmes. La muse était avant tout une artiste qui était modèle pour subvenir à ses besoins et pouvoir elle-même créer. On l’a enfermée dans cette étiquette et comme objet sexuel potentiel. Le fait qu'elle se retrouve seule dans l’atelier d’un artiste, nue l'essentiel de temps, était une source d’agression. Ça a été le cas d'un grand nombre de femmes modèles de Rodin… 

Le monde de l'art est un boys club d'hommes blancs.

Et elles sont écartées systématiquement de leurs propres innovations ?  

Oui, c'est ce qu'on appelle l'effet Matilda. On refuse leur apport à la création. Il y a énormément d’artistes femmes et de minorités de genre à l’origine de mouvements qu’on a oublié au profit d’artistes hommes. Je pense au « Dripping », la technique d'éclaboussement de peinture sur une toile posée au sol, inventée par l'artiste Janet Sobel. Jackson Pollock voit son travail en galerie et deux ans plus tard, il abandonne le chevalet et adopte cette technique picturale. On considéra qu'il en est l’inventeur et Janet Sobel sera placée dans l'ombre. Tout comme Sonia Delaunay, écartée par son mari, Robert Delaunay, du mouvement qu'elle a créé. L’histoire de l’art a été constamment réécrite pour effacer des mémoires les femmes artistes. Le monde de l'art est un boys club d'hommes blancs.

Toutes les directions d’écoles d’art, les directions de musées sont tenues par des hommes. Il suffit de regarder l’Académie des Beaux-Arts. Certes, Laurence des Cars est arrivée à la tête du Louvre en 2021 mais cela faisait des siècles que des hommes étaient à sa direction. Même si il y a de plus en plus de femmes directrices de centres d’art, les plus grosses institutions, les plus gros postes, les plus gros budgets, sont dévolus aux hommes. 

Un des plus gros obstacles dans la création pour les artistes femmes, c’est la création monumentale. Tout ce qui relève de la sculpture publique, des installations dans des grands espaces, leur est refusé. Car c'est une création qui demande beaucoup de moyens, d'équipes, de ressources. C'est une source d'opportunité réservée aux artistes masculins. Sur les sept éditions de l'exposition Monumenta, qui se tiennent au Grand Palais et nécessitent un budget faramineux, une seule a été confiée à une femme, Emilia Kabakov. Ainsi qu'à son mari.  

Modèle puis peintre autodidacte reconnue de son vivant, Suzanne Valadon (1865-1938) change les codes de la représentation du féminin en peignant des nus sans objectiver le corps des femmes. Elle est la première femme à peindre de face, en grand format, des nus masculins.

Est-ce que le fait que des femmes arrivent dans ta profession participe au fait de remettre dans la lumière des artistes majeures ? Je pense notamment à la grande exposition réalisée au Centre Pompidou sur l'invisibilisation des femmes artistes, qui a attiré 2 millions de visiteurs.  

Oui, l'exposition organisée par Camille Morineau, en 2009, a été un gros marqueur. Et elle a fondé le collectif AWARE, qui à travers un site internet et des milliers de biographies replace les femmes dans l’histoire de l’art. Ce programme, Aware, vient d’être intégré au Centre Pompidou. Des étapes sont franchies. Il y a beaucoup plus de propositions et plus de rétrospectives d’expositions d’artistes femmes, de monographies. Mais il y a toujours moins de budget, des temps d'exposition plus courts, des salles plus petites. C'est une parité encore très dysfonctionnelle. Et les phénomènes de discrimination dans l'art sont intersectionnels et touchent les minorités de genre, de race, de classe.   

Dans le monde de l'art, le poids du genre s'ajoute à la précarité des statuts. En juin 2024, tu as rejoint le Snap-CGT, qui milite en faveur d'une continuité de revenus pour les artistes-auteurs afin de leur permettre de sortir de la précarité.   

Oui, non seulement les femmes ont beaucoup moins de revenus, mais le statut artiste-auteur est très précarisant. La proposition de loi sur la continuité des revenus, qui est portée en partie par le Snap CGT, vise à lisser les revenus sur l’année afin d'avoir un revenu minimum (sur le modèle de ce qui existe en Belgique, NDLR). Elle devait être débattue en 2024 à l'Assemblée nationale. Avant qu'il y ait la dissolution. En tant que commissaire d'exposition, on écrit des textes, on prépare des expositions, avec des projets très ponctuels, fragmentés qui touchent au métier de l’art. C'est au moment de ces débats, mais aussi du mouvement Art en grève, que j'ai souhaité adhérer et rejoindre les mobilisations dans le monde de l'Art.  

Tu évoquais tout au long de cet entretien les violences sexistes et sexuelles auxquelles s'exposent les femmes dans le monde de l'art. Il n'y a toujours pas eu de #MeToo de l'art contemporain ? 

Non, on l'attend toujours. Dans le milieu de l'art contemporain, les agressions sont banalisées. Il y a eu quand même beaucoup de secousses, des alertes, des actions menées. À l'école des Beaux-arts de Besançon, les étudiants se sont mobilisés en 2020 en créant le groupe « Balance ton école d'art ». Mais il n’y a pas eu de réelle libération de la parole. C’est un milieu qui est opaque, très fermé, où les relations personnelles et professionnelles sont très étroites. C’est très compliqué de rentrer dans ce milieu. Donc une fois dedans, on n’a pas envie pour sa carrière de prendre le risque de dénoncer. Après #Me too, il y a eu une grande commission d’enquête parlementaire sur les violences sexistes et sexuelles dans la Culture. Tous les secteurs ont été convoqués pour témoigner des dérives de leur système et de leur milieu. Le cinéma, le spectacle vivant, la publicité, la mode. Mais pas les arts visuels, ni l’édition.  

Les étudiantes sont particulièrement exposées dans les écoles d’art à la violence ? 

Bien sûr. Et les trois quarts des agressions sexuelles, verbales, des harcèlements viennent du corps pédagogique. Il y a des professeurs qui sont identifiés comme des prédateurs sexuels et qui sont toujours en poste. Une charte égalité a été mise en place par le ministère de la Culture dans toutes les écoles d’art françaises, pourtant ça n'a pas réduit l’impact des agressions. En créant Contemporaines, j'ai reçu de très nombreux témoignages. J'entends beaucoup de personnes qui me parlent de leur sentiment d’impostrice. Ces violences sapent la confiance, la légitimité aussi. Elles créent une grande vulnérabilité et ajoutent aux inégalités, à l’inéquité. Elles entravent un peu plus les parcours.