
Vendanges de la honte : un procès historique dans la Marne
Trois personnes ont été jugées ce jeudi 19 juin 2025 au tribunal judiciaire de Châlons-en-Champagne pour traite d’êtres humains. Face à elles, 53 victimes originaires... Lire la suite

Apprentis dans un atelier de l'Association pour la Formation aux Métiers de l'Aerien - AFMAe, à Bonneuil-en-France.
Malgré une baisse des aides financières aux entreprises, le macronisme se gargarise toujours de l'explosion du nombre d'apprentis, passé de 439 000 en 2017 à plus de 800 000 aujourd'hui. Plébiscité par des employeurs, qui y voient toujours une manne d’argent public, l'apprentissage fait moins l'unanimité parmi les premiers concernés. Un apprenti sur quatre rompt prématurément son contrat. Dans l'hôtellerie-restauration, le taux d'abandon atteint 55% ; 44% au sein des industries agroalimentaires, dans la coiffure et les soins de beauté. Moins marqué dans les grandes structures, le risque de rupture « pourrait pour partie tenir aux conditions de travail spécifiques à certains secteurs (pénibilité, horaires atypiques, par exemple) et aux petites entreprises (non-compensation des heures supplémentaires, notamment) », souligne la Dares, le service statistique du ministère du travail.
Angles morts du débat public, la qualité de vie au travail et la sécurité des apprentis indiffèrent les décideurs politiques, envoûtés par la courbe ascendante des chiffres. Pourtant, les travailleurs de moins de 25 ans – apprentis, lycées professionnels et stagiaires de 3e et seconde – « sont surreprésentés dans les accidents du travail : 2,5 fois plus que le reste des salariés, selon l'Institut national de recherche et de sécurité », alertait un collectif de secrétaire généraux de la CGT dans une tribune au Monde, en réaction à l'émotion suscitée par la mort de cinq jeunes au travail entre avril et juillet 2025.
« En 2024, 3 % des décès liés au travail concernent des salariés de moins de 25 ans et cela représente 22 décès. Il s'agit, de façon plus importante que pour les autres classes d'âge, d'accidents du travail ayant une origine professionnelle identifiée, c'est-à-dire hors malaises ou suicides, ou liés au risque routier », détaille la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) dans son rapport annuel 2024.
Pourtant, les derniers gouvernements ont affaibli la protection des apprentis et stagiaires mineurs en formation professionnelle. Le décret Rebsamen de 2015 transforme les procédures de dérogation pour l'utilisation des machines dangereuses en une simple déclaration de l'employeur. « Au prétexte de « lever des freins » à l'entrée en apprentissage, la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel de 2018 a diminué la protection des apprentis mineurs : dérogation aux durées maximales hebdomadaires (trente-cinq heures) et quotidienne (huit heures), assouplissement du travail de nuit. L'État déverse des milliards pour l'embauche des apprentis, sans aucune exigence sur la sécurité des jeunes », ajoute Yannick Biliec, secrétaire à la fédération CGT de l’éducation, de la recherche et de la culture.
Léa (Les prénoms des apprenties ayant accepté de témoigner dans le cadre de cet article ont été modifiés) peut en témoigner. Âgée de 26 ans, elle a démarché 50 entreprises avant de trouver enfin un employeur disposé à la recruter en alternance. Embauchée dans une société de travaux publics, Léa s'accroche. Même si certains jours, ses collègues de chantier – tous des hommes – font comme si elle n'était pas là. Sa chute dans un trou profond de 80 cm finit de la décourager. Souffrant de douleurs persistantes à un pouce et au dos. Léa déclare l'accident avec arrêt de travail et en informe son chef de chantier.
Mais le lendemain, son employeur incite lourdement l'apprentie à revenir sur sa déclaration. « J'ai d'abord reçu plusieurs appels téléphoniques de la personne chargée de la QSE (qualité, sécurité, organisation). Un conducteur de travaux m'a ensuite contactée et en fin d'après-midi, le patron de l'entreprise s'est fait encore plus insistant : « Je vais venir chez toi avec un de tes collègues, nous t'emmènerons chez le médecin et tu feras [sic] un poste adapté ». J'ai refusé en ajoutant que je me sentais harcelée », témoigne la jeune femme, qui préparait un titre professionnel en maçonnerie générale. Malgré son refus, un autre dirigeant, plus haut placé dans le groupe, vient toquer à la porte de son domicile le jour suivant, « à trois reprises, entre 12 heures 48 et 16 heures 1 ».
Décryptage de Frédéric Mau, le président CGT de l'organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics : « Une déclaration d'accident avec poste adapté ne donne lieu à aucun arrêt et est considéré comme bénin, contrairement à un accident avec arrêt. » Les pressions exercées sur Léa visaient à réduire au maximum le risque de voir la CNAM augmenter le taux de cotisation accidents du travail et maladies professionnelles de l'entreprise.
Si l'épisode de la chute clôt définitivement l'expérience de Léa au sein de l'entreprise de travaux publics, il confirme les craintes ressenties après un premier incident, survenu cinq mois plus tôt. « Prenant conscience un jour que j'étais en train de découper des tuyaux en amiante, j'émets des réserves en raison de la dangerosité de ce matériau. Réponse d'un collègue : « Il faut bien mourir de quelque chose »».
Teintée d'un fatalisme ironique, cette attitude relève d'une culture de l'acceptation ancrée dans le monde du travail. « C'est le métier qui rentre, dit-on, comme si le danger formait la jeunesse », s'étonne Yannick Biliec, dont la fédération revendique l'interdiction de l'apprentissage avant 18 ans. La sociologue Zoé Rollin a identifié avec précision ces mécanismes de banalisation des risques. Pour ce faire, elle s'est appuyée sur une recherche comparative réalisée au sein de deux centres de formation d'apprentis franciliens, en filières automobile (carrosserie-peinture et mécanique) et métiers de la beauté (esthétique et coiffure). « Le travail est censé « faire mal », marquer les corps comme on le voit aussi dans le secteur automobile. En cours, alors que les apprentis ne portent pas de gants, un enseignant demande : « Tu ne t'es jamais brûlé ? ». L'apprenti répond : « Si, mais c'est le travail qui veut ça » », retranscrit la chercheuse, dans un article paru en 2024.
Et les apprentis, a fortiori les femmes, doivent parfois faire face à un danger d’un autre type. Ainsi, souvent confinées en cabine avec des clients, les esthéticiennes subissent un risque accru de violences sexistes et sexuelles. « Récemment en Provence-Alpes-Côte d'Azur, plusieurs apprenties laissées seules avec des hommes, ont été agressées sexuellement. Comme l'employeur fermait les yeux, l'inspection du travail est intervenue pour mettre un terme à ces pratiques », rapporte le président de l'Association des apprentis de France, Baptiste Martin.
En principe, les alternants devraient être sensibilisés à l'appréhension des risques en milieu professionnel. Le plan du ministère du Travail pour la prévention des accidents graves et mortels prévoit une mise en place du volet santé et sécurité au moment de la signature de la convention d'apprentissage. Mais cette feuille de route n’étant pas contraignante, les centres de formation ne jouent pas toujours le jeu.
Au-delà des questions de sécurité, les alternants subissent des injonctions pas toujours conformes à leur statut d'apprenant. En apprentissage dans un salon de coiffure, Elodie enchaînait les journées harassantes : « Il fallait prendre les clients en continu, à raison d'un toutes les 30 minutes. Ma collègue apprentie mineure restait plus de dix heures par jour et la patronne ne la laissait pas manger, alors que le Code du Travail prévoit une pause repas d'au moins une demie-heure. Et les heures sups n'étaient même pas payées ».
La responsable du secteur coiffure au sein de la fédération du commerce CGT, Nadia Mimoun, pointe le dévoiement de l'alternance. « Un apprenti est là pour apprendre, pas pour dégager du chiffre d’affaires tel un salarié lambda. Or les employeurs leur fixent des objectifs commerciaux. » Camille devait ainsi servir au moins une dizaine de clients par jour, et vendre des produits capillaires. « Je devais faire 13% de mon chiffre d'affaires global sur la vente de produits, alors que je ne suis pas une bonne vendeuse et n'ai aucun goût pour la vente », témoigne cette coiffeuse épanouie, qui se dit globalement satisfaite de sa période d'apprentissage, à l'issue de laquelle elle a été embauchée en CDI.
L'apprentissage est un levier puissant d'insertion professionnelle, comme en atteste le taux de recrutement après la formation. Mais ce succès masque des manquements structurels en matière de santé et de sécurité des jeunes travailleurs, trop souvent minorés.
Augustin Larivière

Trois personnes ont été jugées ce jeudi 19 juin 2025 au tribunal judiciaire de Châlons-en-Champagne pour traite d’êtres humains. Face à elles, 53 victimes originaires... Lire la suite

Alors que le réchauffement climatique engendre des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes et extrêmes, la législation sur le travail durant les épisodes caniculaires... Lire la suite