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ENTRETIEN

« Ce n’est pas la mort de Quentin Deranque qui crée une rupture politique, mais son interprétation et sa résonance médiatique »

19 février 2026 | Mise à jour le 19 février 2026
Par | Photo(s) : Alain Jocard / AFP
« Ce n’est pas la mort de Quentin Deranque qui crée une rupture politique, mais son interprétation et sa résonance médiatique »

L'Assemblée nationale observant une minute de silence mardi 17 février après la mort de Quentin Deranque à Lyon.

Emmanuel Casajus est sociologue à l'université Paris-Cité. Il a publié sa thèse sur l'Action Française, après un an d'immersion, en 2015-2016, dans la section étudiante de Paris de ce groupuscule nationalisto-royaliste. L’universitaire livre à la NVO son analyse sur la mort du jeune militant identitaire Quentin Deranque, survenue le 12 février dernier à l’issue d’un affrontement à Lyon, ses conséquences politiques… et son traitement médiatique.  

Peut-on faire le point sur les faits et la manière dont ils éclairent notamment le fonctionnement des groupuscules identitaires  ? 

Il est difficile d'avoir des informations très claires pour le moment. Plusieurs portes-paroles du groupe Némésis, dont Quentin Deranque assurait le service d'ordre, ont d'abord donné des versions contradictoires à la télévision. Contradictoires, aussi, avec celles de leur propre avocat. Au début, on a entendu qu'il s'agissait d'un lynchage à trente contre un, que des coups de couteaux avaient été donnés…  Il apparaît aujourd'hui qu'il s'agirait plutôt d'une bagarre entre un groupe néofasciste de 15 personnes et un groupe d'« antifas ». 

Il semblerait que les faits se soient déroulés à deux rues de l'action de Nemesis contre la conférence que donnait Rima Hassan, eurodéputée de la LFI, à Sciences Po Lyon. Quinze militants d'extrême droite étaient prêts à agir au cas où cette action de Nemesis rencontrerait des problèmes. Il est assez fréquent que des groupes d'extrême droite demandent le soutien de groupes plus radicaux et entraînés pour assurer leur service d'ordre. Les gros bras se mettent à distance, en retrait pour ne pas entacher l'image du groupe politique. Normalement, ces groupes de service d'ordre mettent eux-même en place des guetteurs qui surveillent qu'il n'y ait pas d'attaque des groupes antifas. Là, il semble qu'ils n'y en ait pas eu.  

Que nous disent les modalités de cette rixe à l'issue mortelle ? 

S'agissait-il d'un guet-apens, ou d'une bagarre prévue, d'une rixe organisée ? Dans ce dernier cas, habituellement, les tenants des groupes en présence se mettent en ligne et se chargent. Ont-ils été pris par surprise sans avoir le temps de composer cette ligne, et à ce moment là, il ne s'agirait pas d'une bagarre « à la loyale » ? Ou ont-il constitué cette ligne ?   

Pour la justice, le débat est celui de savoir s'il y avait des armes, et s'il y avait la volonté de donner la mort. J'ai du mal à croire que les antifas souhaitaient la mort de leurs adversaires, mais les humilier, les blesser gravement oui. Pour les deux groupes en présence, savoir s'il s'agissait d'une bagarre « à la loyale » ou d'un guet apens est fondamental, pour des questions d'honneur.  

Les jeunes qui adhèrent à des groupes d'extrême droite le font pour avoir une image valorisante d'eux-même : se voir comme « un vrai bonhomme », héroïque, selon des images et des stéréotypes qui dépassent l'extrême droite. À partir du moment où ceux qui adhèrent à ces archétypes de spartiate, de viking, de marin, comme les définit la sociologue américaine Cynthia Miller-Idriss, sont battus comme tels, que leur « image est souillée », il leur faut laver l'affront et réparer l'insulte à leur virilité. Et cela participe à la surenchère. 

Comme toujours avec ce type d'évènement, au début, on ne connaît pas très bien la réalité, et on a tôt fait de s'embourber dans des polémiques douteuses. Avec l'adrénaline, on a tendance à confirmer ce qu'on a envie de confirmer.  

Est-ce le signe d'un tournant, d'un changement de la situation politique ?  

C'est difficile à dire. Les bagarres de ce style sont très fréquentes à Lyon, depuis des années. La mort de ce jeune, c'est terrible, mais ce sont des choses qui arrivent, et encore plus quand il y a de nombreuses bagarres, et qu'on se bat régulièrement. Ce climat est dénoncé par la gauche à Lyon depuis des années, dans l'indifférence. On aboutit à ce résultat, et cela se reproduira si le climat se maintient.  

Ce qui fait la différence avec les autres bagarres, c'est bien sûr le fait qu'il y ait eu un mort. Mais aussi l'interprétation qui en est faite et l'ampleur de la résonance de cette histoire. Ce lynchage tragique apparaît dans un contexte tendu qui existe depuis une quinzaine d'année, et qui n'a cessé de se renforcer les cinq, dix dernières années. Tout à coup, ce fait le révèle au yeux du grand public, et il y a une prise de conscience. Prise de conscience qui n'avait pas eu lieu dans les mêmes proportions, par exemple, quand Sinisha Milinov (militant d’ultradroite lyonnais, NDLR) avait poignardé des gens à Lyon en février 2024. Mais cette situation, cela fait longtemps qu'elle est problématique. Le basculement est donc plus celui de l'interprétation que des faits eux-mêmes.  

Comment ce fait d'actualité est-il instrumentalisé politiquement ? 

Au sein de la droite conservatrice, on essaie d'imposer le narratif selon lequel l'extrême gauche est ultra-violente alors que la droite est pacifiste. Mais pour les camarades de Quentin Deranque, c'est faire insulte à sa mémoire que de dire de Quentin Deranque qu'il était pacifiste. 

En effet, du côté de l'extrême droite, on essaie de faire de Quentin Deranque un martyr, un combattant mort en héros pour la droite radicale nationaliste révolutionnaire. Il y a la formule de Luminis (groupuscule néofasciste parisien, NDLR) : « Les derniers mots de Quentin ont été : “On remet ça, les gars”. Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux ». Le RED Angers (RED, pour Rassemblement des étudiants de droite, un collectif « nationaliste-révolutionnaire», NDLR) dit lui, de son côté, chanter le slogan « On remettra ça », et a utilisé la formule : « Notre drapeau est plus grand que la mort », une référence au chant de la jeunesse hitlérienne, slogan, aussi, de la manifestation du C9M (la manifestation annuelle organisée en mai en hommage au militant nationaliste Sébastien Deyzieux, mort en tombant d'un immeuble alors qu'il était poursuivi par la police, en 1994, et à laquelle Quentin Deranque a participé en 2025 selon Mediapart, NDLR). 

À gauche, c'est la sidération, il y a des difficultés à tenir un récit sur ce qui vient de se passer. 

Vous avez également un regard critique quant au traitement médiatique de l'affaire 

La mort de Quentin a eu un tel effet de blast que, pendant deux jours, les militantes de Némésis ont pu aller sur les plateaux pour raconter ce qu'elles voulaient, accuser la jeune garde sans preuve, dire des choses contradictoires… Toutes les barrières de doute, de prudence sont tombées. Ca a été l'occasion pour les médias de comprendre qu'elles n'étaient pas des sources fiables, et ça c'est une leçon professionnelle. 

Les médias continuent à être une tribune pour ceux qui veulent utiliser la mort de Deranque  pour taper sur la LFI, allant jusqu’à demander aux chercheurs de condamner ce mouvement. Pour eux, cette histoire est un levier formidable. 

Pour vous, cette affaire vient donc nourrir une situation déjà existante, plutôt qu’opérer une rupture ?    

Pour moi, il s'agit d'un moment médiatique, qui sera remplacé par un autre dans quelques jours. Comme au moment du drame de Crépol, où la tension était montée d'un coup, parce que les fascistes voyaient le jeune qui était mort comme un des leurs, ce qui n'était pas du tout le cas. On a oublié. Et là aussi, on va oublier. Mais cette histoire s'inscrit dans les marges de notre société qui se droitise, et qui est de plus en plus clivée. On peut se demander, aussi, s'il aura une influence sur les municipales, dans trois semaines. Cela dit, si cela n'avait pas été cette histoire, c'en aurait été une autre. Nous sommes dans une situation où l'extrême droite ne cesse de monter, et je ne vois pas, pour l'instant, la fin de la pente. Il s'agit d'un mouvement international. Et je trouve qu'on a entendu ces dernier jours dans les médias des relents particulièrement trumpistes, comme des échos de ce qui s'était passé avec l'assassinat de Charlie Kirk. On n’a pas entendu de telles indignations pour les gens tués par ICE.