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HISTOIRE

Éducation populaire, loisirs : comment le Front populaire a ouvert en grand les grilles de l'école

27 février 2026 | Mise à jour le 27 février 2026
Par | Photo(s) : AFP
Éducation populaire, loisirs : comment le Front populaire a ouvert en grand les grilles de l'école

Léo Lagrange et son épouse Madeleine en 1938.

Au cœur de l'élan inédit de 1936, le Front populaire place l'éducation populaire au centre de son projet d'émancipation. Culture, sport, loisirs, c'est le début de l'institutionnalisation de secteurs jusqu'alors associatifs et militants. Et la genèse d'une autre révolution dont les traces sont encore visibles aujourd'hui. Un article à retrouver dans le numéro 16 de La Vie ouvrière, consacré au Front populaire.

Temps d'activités périscolaires, centre de loisirs, pause méridienne ; ces termes, familiers aux parents d'élèves, semblent récents mais ils ne datent pas d'hier. Dans cet interstice entre école et maison, les enfants s'initient au sport, à la musique, à la cuisine, ou à l'art de la bande dessinée. Ces dispositifs, redéployés lors de la réforme des rythmes scolaires de 2013, s'inscrivent dans une histoire bien plus ancienne : celle de l'éducation populaire. Laurent Besse, maître de conférences en histoire contemporaine, coauteur de Histoire de l'éducation populaire, 1815-1945; perspectives françaises et internationales, résume : « L'éducation populaire, c'est une tentative qui ambitionne de faire des individus conscients et capables de prendre leurs responsabilités civiques, d'agir sur leur environnement, le tout, hors du cadre scolaire. » 

Faire du temps libre un temps pour l'émancipation 

Si l'idée remonte au savant et homme politique Condorcet qui, au XVIIIe siècle, voulait que la connaissance serve à tous les citoyensy compris aux femmes–, c'est bien le Front populaire qui, en 1936, lui donne un élan inédit. Pour la première fois, un gouvernement place la justice sociale, la démocratisation de l'éducation et l'accès aux loisirs au cœur de son projet. L'ambition? Former des citoyens libres et éclairés dans une société secouée par la crise économique et la montée des extrémismes. Les réformes scolaires de Jean Zay, nommé ministre de l'Éducation nationale en juin 1936, bien qu'inscrites dans l'institution, participent de l'esprit de l'éducation populaire en cherchant à ouvrir l'école sur la culture, le sport et la vie sociale. « L'action éducative peut se concevoir comme l'architecture de la maison que nous destinons à notre jeunesse. Elle sera ouverte, claire et aérée, conforme à la raison et ouverte à la vie », écrit-il.

Sous son impulsion, la scolarité obligatoire passe à 14 ans, les devoirs à la maison sont allégés, et les classes surchargées dédoublées. Il introduit l'usage de la radio et du cinéma à l'école, et rend obligatoire une heure d'éducation physique hebdomadaire. À ses côtés, Léo Lagrange, sous-secrétaire d'État aux Sports et aux Loisirs, incarne la traduction la plus concrète de cette utopie. Sans moyens administratifs –« il n'a même pas de quoi payer son cabinet », rappelle Laurent Besse– il s'appuie sur un réseau d'associations, de syndicats et de mouvements laïques déjà engagés dans la formation ouvrière. Son objectif? Faire du temps libre un temps d'émancipation. « À gauche, il y a alors une vraie réflexion sur les loisirs, dans une logique de conquête démocratique, contre le modèle fasciste du dopolavoro (« Après le travail », une organisation fasciste italienne de loisirs pour adultes, NDLR) ou du Kraft durch Freude (« La force par la joie », une organisation de loisirs contrôlée par les nazis), poursuit Laurent Besse. Là où les régimes totalitaires encadrent la jeunesse pour la soumettre, le Front populaire veut un loisir libérateur, accessible à tous. » 

Léo Lagrange crée ainsi le brevet sportif populaire, promeut les auberges de jeunesse, encourage la création de clubs culturels et sportifs et démocratise les colonies de vacances : « Dans les années 1930, on passe d'une conception hygiéniste de la colonie à l'intégration des préoccupations éducatives et pédagogiques, explique Laurent Besse. Il ne s'agit plus d'envoyer les gamins à la campagne pour prévenir les maladies et l'alcoolisme, mais d'en faire un temps éducatif. » Pour Marion Fontaine, professeure au Centre d'histoire de Sciences Po, « le temps libre dégagé, d'une part par les congés payés et, d'autre part, par les huit heures de travail journalier, doit permettre de réaliser cette vieille ambition du mouvement ouvrier de se cultiver dans ses loisirs. » Un temps libre et joyeux où les ouvriers peuvent s'éduquer et devenir acteurs de la société à travers la culture, le sport, la formation syndicale ou associative.  

Une effervescence collective

Autour de Léo Lagrange, le monde associatif et syndical fourmille d'initiatives. La CGT réunifiée soutient la création des centres de culture ouvrière (CCO), qui -expérimentent de nouvelles pédagogies collectives, tandis que les centres confédéraux d'éducation ouvrière (CCEO) (qui deviendront « la formation syndicale CGT » en 1999) forment les militants aux questions économiques, civiques et culturelles. C'est aussi l'époque des cours radiophoniques ou encore des Centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active (Céméa), créés en 1937, qui posent les bases de la formation des animateurs de -colonies (les ancêtres du futur Bafa). Le tout dans une atmosphère de fête et de croyance dans les vertus de l'éducation et de la culture, rappelle Marion -Fontaine : « Même si cela touche surtout les plus politisés, des hommes, des citadins, le bouleversement symbolique est immense : pour la première fois, les ouvriers ont un droit égal aux loisirs par rapport aux élites. » Laurent Besse abonde : « Le Front populaire pose les bases de ce que sera l'organisation des loisirs dans l'après-guerre. Politiquement, c'est une préoccupation partagée par la gauche, au-delà des tensions, et cela lui donne un avantage sur une droite qui n'a pas de doctrine du sport et de l'éducation populaire. » 

Un héritage toujours vivant

Si l'expérience de 1936 n'a pas immédiatement transformé tous les aspects de la vie ouvrière, elle a marqué durablement la gauche française et fait naître une conviction : l'éducation ne s'arrête pas à la grille de l'école. Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, l'héritage du Front populaire continue d'irriguer les politiques éducatives et culturelles. Mais il pèse aussi, parfois, comme un souvenir encombrant. « À gauche, le souvenir hégémonique du Front populaire sur les questions de loisirs a été tellement fort qu'il a empêché de repenser une réflexion progressiste sur ces enjeux », observe Laurent Besse. Pour Marion Fontaine, les mouvements d'éducation populaire d'aujourd'hui (Maisons des jeunes et de la culture –MJC–, associations socioculturelles, centres de loisirs…) affrontent un défi que ne connaissaient pas leurs aînés : la concurrence des loisirs marchands et de la société de consommation. En 1936, le monde ouvrier découvrait à peine le temps libre ; aujourd'hui, avec les smartphones et l'omniprésence des réseaux sociaux, il faut encore et toujours en défendre le sens. 

Marine Revol