17 mars 2026 | Mise à jour le 17 mars 2026
Dans le sud de Aveyron, le départ en retraite du dernier psychiatre de l'hôpital public menace la prise en charge de centaines de patients à court terme. Face à une direction incapable de trouver des solutions, les agents hospitaliers déjà très investis au quotidien cherchent l’issue.
Santé mentale : grande cause nationale ? En tout cas, enjeu local crucial pour la population du sud-Aveyron. Le 30 avril prochain, le médecin en chef du service de psychiatrie de l’hôpital de Millau, Jean-Dominique Gonzalès, prend sa retraite… Or, il en était le dernier spécialiste. Avec ce départ, ce sont neuf services qui ne pourraient plus fonctionner, notamment l'hospitalisation de jour, avec le risque, une fois ces derniers suspendus, de perdre définitivement l'autorisation de soin. « C'est quelque chose qu'on voit arriver depuis longtemps » raconte Cécile, infirmière en pratique avancée (IPA). Doté au départ de 5,5 équivalents temps plein, le service public repose désormais sur les épaules de ce seul psychiatre. Une prouesse rendue possible grâce à l'engagement de 73 agents, particulièrement impliqués pour assurer des soins de qualité. « On essaie d’être disponibles pour les patients, on monte en compétence, on prend des initiatives », poursuit Cécile. Mais le dévouement de ces soignants ne change pas la donne : l'édifice a besoin d’au moins un psychiatre sénior pour perdurer. Après des mois d'attente et de relance des élus CGT et Sud, le directeur de l'établissement – qui, contacté, n’a pas donné suite à notre demande – admettait début février qu'il envisageait de suspendre les soins faute de remplaçant d'ici au 1er mai.
Des personnels déterminés à sauver la continuité des soins
Aussitôt informées par l'intersyndicale, les équipes ont d'abord été « scotchées par ce manque d'anticipation » raconte Corine Mora, secrétaire de la CGT du centre hospitalier… avant de décider de s'organiser en urgence. Remarquez, ici, au pied du Larzac, on sait faire : depuis vingt ans, les mobilisations se sont succédé pour sauver les maternités du coin et l'existence d'un service public de santé de proximité en milieu rural. Le 19 février, le personnel s'est donc rendu en nombre au conseil municipal de Millau, pour rappeler l'importance de maintenir des « soins psychiques de proximité et accessibles à tous pour des parcours de vie fragmentés ». Le 6 mars, une grande manifestation était aussi organisée, rassemblant plus de 600 personnes, soignants, citoyens et élus locaux.
Faut-il donc voir dans les difficultés de l’hôpital de Millau à se trouver un nouveau psychiatre l’effet du seul enclavement ? Non. Car au-delà de son éloignement, si Millau à tant de mal à recruter, c'est aussi parce les rémunérations des intérimaires en santé publique sont aujourd'hui plafonnées. Un effet de la loi RIST de 2001 mais qui ne s‘applique pas aux établissements privés, comme l'hôpital Sainte-Marie de Rodez, à plus d'une heure de route. Cet Espic ne verrait d’ailleurs pas d'un mauvais œil la possibilité de récupérer l'ensemble de l'offre de soin. Une volonté de regroupement en un site par département également partagée par l'Agence régionale de santé – restée elle-aussi silencieuse pour cause de réserve électorale.
Passer l’été
En apparence cependant, des solutions commencent à se dégager peu à peu pour l’hôpital de Millau. Tout d’abord, la maire sortante de Millau, Emmanuelle Gazel – qui a entre temps perdu au premier tour des municipales du 15 mars face à son adversaire de droite Christophe Saint-Pierre – s’est félicitée le 7 mars de l’arrivée de praticiens pour assurer l’intérim en mai et juin. Du court terme, donc, au-delà duquel rien n’est à ce jour garanti pour cet été, un cap essentiel à franchir pour parvenir à des effectifs plus viables ensuite.
Or, celles-ci existent, car l'hôpital de Millau a déjà un psychiatre compétent sous la main pour remplacer le prochain retraité : le docteur M’Pia, un Padhue, ou « praticien à diplôme hors Union européenne » dans le langage administratif. Médecin étranger, il ne pourra toutefois pleinement exercer qu'après deux années de pratique en France. Une piste confirmée par la municipalité, à l’horizon du mois de septembre. Mais les équipes restent prudentes car elles ont été échaudées. En effet, c'était déjà l’option espérée pour sauver le service de psychiatrie en 2024, quand le psychiatre en chef avait annoncé son départ. Un autre médecin Padhue, le docteur Houcine Turki, était à l’époque déjà un remplaçant potentiel. Ce psychiatre tunisien était lui aussi sur le point de terminer sa période obligatoire de deux ans, mais un imbroglio administratif l'avait empêché d'obtenir ses papiers à temps. Il avait alors reçu une obligation de quitter le territoire (OQTF) en provenance de l’administration. Malgré la large mobilisation du personnel et une pétition de plus de 15 000 signatures pour son maintien, il s'était finalement résigné à quitter l'Aveyron.
Autant dire que la prudence est aujourd'hui de mise tant que les choses ne sont pas actées pour le Padhue actuel. Millau dispose également d'un interne en psychiatrie en cours de formation mais ce n’est qu’en novembre qu’il devrait obtenir l’autorisation d’exercer de plein droit. D'ici là, il faut tenir, et trouver un remplaçant temporaire pour la période estivale. Tout est déployé pour « maintenir la pression » selon Corine Mora. Devant le CSE, le 12 mars dernier, les personnels ont avancé plusieurs pistes pour faciliter l'accueil d’un nouvel arrivant : prospection pour des médecins de l'espace communautaire, un « accueil VIP », un vrai accompagnement à l'installation, recherche d'une dérogation à la limite d'âge de 72 ans.
En attendant, les personnels mobilisés ont un nouveau rendez-vous en ligne de mire : le Printemps de la psychiatrie, le 28 mars à Paris. Et ils comptent bien s’y faire entendre.
Elsa Souchay