Alors que le nouveau centre hospitalier universitaire de l'archipel tarde à sortir de terre, l'ex-établissement des Abymes, ravagé par un incendie en 2017, continue d’accueillir les patients malgré des équipements vétustes et des soignants qui désertent. Une situation de crise qui a autant de conséquences sur la prise en charge des patients que sur les professionnels de santé.
Une étape symbolique pour le système de soins en Guadeloupe. Mardi 14 avril 2026, le nouveau centre hospitalier universitaire de l'archipel a accueilli ses premiers patients en consultation de radiologie au service IRM. « Mais ce n'est pas l'inauguration officielle du bâtiment, nous prévient Laurent-Marc Fischer, l'architecte en chef de la structure. Il reste encore 600 réserves à lever sur les 35 000 d'origine, pour s’assurer que le projet est conforme aux normes techniques. »
Un chantier d’une telle envergure implique forcément un défi complexe. « Il faut tester de nombreux équipements, par exemple. Il y a peu, un automate pour la gestion de l'eau ne fonctionnait pas correctement. Ce type de problème prend plusieurs semaines à être résolu, compte tenu de l'insularité du territoire : il faut recommander l’équipement en Europe, le faire venir jusqu’ici par bateau et le réinstaller, c'est forcément plus long qu'en métropole », développe l’architecte.
En Guadeloupe, l’ouverture du nouveau CHU – financé par l’État, la Région et le Fonds européen de développement régional (Feder) à hauteur de 716 millions d'euros – relève presque de l'arlésienne. La première pierre du bâtiment a été posée en 2018 par le président de la République, Emmanuel Macron. Un projet qui s'inscrit dans la modernisation des infrastructures de soins dans le département, actée après le grave incendie du CHU des Abymes, en 2017. Prévue pour 2022, la livraison du nouvel établissement n'a eu de cesse d'être reportée.
Aujourd'hui, on annonce une potentielle ouverture et un transfert de l'ensemble des services encore en activité dans les anciens locaux pour septembre 2026. En attendant, c'est toujours vers l'hôpital des Abymes que sont orientés une grande partie des malades de l'archipel.
Manque de soignants et dettes abyssales
Vu de l'extérieur, le CHU des Abymes fait peine à voir. Les façades noircies, stigmates de l’incendie, illustrent l'absence totale d'entretien du lieu. Le service des urgences, pour sa part, est régulièrement submergé. « Je suis arrivée à 22 h et je suis repartie le lendemain à 18 h sans examen approfondi », nous raconte une patiente souffrant d'une lombalgie sévère. La salle d’attente, vétuste, laisse apercevoir de nombreux trous dans les murs, des taches de sang séché sur le plafond, ainsi que quelques câbles électriques. Les brancards s'entassent les uns à côté des autres, empêchant qu'on puisse circuler correctement.
« Tous les moyens sont consacrés au nouveau CHU. Aucun investissement n'est réalisé ici, ce qui affecte les soignants comme les patients », fulmine Brigitte Amacin, secrétaire de section du CHU pour l'Union des travailleurs de la santé de l'Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UTS-UGTG).
C'est que le CHU des Abymes est lourdement endetté. Selon les calculs de l'UTS-UGTG, l’établissement affiche un déficit structurel de plus de 100 millions d'euros, ainsi que des dettes d’un montant équivalent auprès de ses fournisseurs. De quoi exposer l'hôpital à de fréquentes ruptures d'approvisionnement. « De plus, la mise en conformité, voire le remplacement, des équipements installés, mais dont la mise en service tarde, obère la qualité de leur performance. Cela rend les lieux peu attractifs pour les médecins, qui désertent l'hôpital », nous précise la syndicaliste.
Pourtant, on dénombre encore aujourd'hui près de 3 200 agents paramédicaux et 300 médecins. « Mais certains services n'en compte aucun. Nous n'avons plus de radiologue, par exemple. L'établissement passe par un service de téléradiologie situé dans l’Hexagone et réservé uniquement aux patients hospitalisés. Les résultats ne nous arrivent pas en temps réel, car nous ne sommes pas prioritaires. En décembre dernier, il y avait si peu de soignants présents qu'il a fallu entasser les malades dans la salle d'attente et laisser les familles à l'extérieur, sur le parking », se remémore Brigitte Amacin.
« Une forme de maltraitance »
Carole, une Guadeloupéenne qui s'occupe de son père âgé, a personnellement fait les frais de la désorganisation du CHU. « Je m'y suis rendue en 2023 car mon père avait fait un AVC. Comme c’était le troisième, j’ai reconnu tous les symptômes : mon père avait notamment l’œil rouge. J'ai insisté auprès des médecins pour qu'on vérifie, sans succès. Selon eux, il ne s'agissait que d'un vaisseau qui avait éclaté dans l'œil. Mon père est resté en observation. Lorsque je suis venue le voir le lendemain, le médecin m'a annoncé que c'était bien un AVC. Ils ont mis quarante-huit heures à intervenir alors qu'il faut agir dans les deux heures pour éviter des lésions au cerveau », nous raconte-t-elle.
Plus récemment, c'est un ancien syndicaliste, Alex Lollia, fondateur de la Centrale des travailleurs unis (CTU), qui, le 11 mars, a publié une lettre sur les réseaux sociaux annonçant qu'il décidait, « en toute conscience, de refuser les repas » qui lui sont donnés et « les soins » qui lui sont prodigués. « J'estime que le traitement qui m’est infligé, comme à beaucoup d’autres patients du CHU, ne relève pas de la médecine mais d’une forme de maltraitance », décrit-il. Il ajoute également que « le personnel directement en contact avec les patients n'est aucunement responsable de la transformation de ce centre de santé en maison de torture ».
Une situation qui n'étonne pas Julien Noël, membre de l'UTS-UGTG. « Des cas comme celui d'Alex Lollia, nous en avons tous les jours. Grace à cette intervention publique, il a été immédiatement pris en charge par les soignants de l'hôpital et a pu sortir le lendemain, parfaitement rétabli. Mais pour les autres, qui n'ont pas cette aura médiatique, il n'y a pas de progrès. Depuis 2022, nous nous battons pour négocier avec la direction sur le projet social de l'hôpital, l'organisation du temps de travail, la prise en compte des spécificités locales pour les salariés, mais rien. Nous ne sommes pas entendus », regrette le syndicaliste.
Une situation inquiétante, d’autant plus que des doutes subsistent sur l’efficacité du futur CHU. D'une superficie de 85 000 m², l'établissement ultra-moderne ne disposera que de 618 places et lits. « Avant l'incendie de 2017, l'hôpital avait près de 900 lits. On nous dit que l'objectif est de mettre l'accent sur l'ambulatoire, mais aucune concertation n'est menée avec les infirmiers libéraux. Tout porte à croire que la direction laisse pourrir la situation le plus longtemps possible pour que, au moment du déménagement, l'ensemble des soignants soient si démunis qu'ils n'aient plus envie de négocier sur rien. Au risque de participer à la destruction du service public de soins en Guadeloupe », déplore Julien Noël. Contactées à de multiples reprises, ni la direction du CHU des Abymes ni l'agence régionale de santé n'ont voulu répondre à nos questions.
Ludovic Clerima