À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
ENTRETIEN

Christian Delorme, prêtre catholique et militant antiraciste  : « J'ai toujours détesté la violence, y compris la violence d'État »

18 mars 2026 | Mise à jour le 18 mars 2026
Par
Christian Delorme, prêtre catholique et militant antiraciste  : « J'ai toujours détesté la violence, y compris la violence d'État »

Le père Delorme, engagé sur la question des migrants : « Il y a quelque chose qui ne va pas quand une société s'accommode du fait que des gamins vivent dans des tentes au milieu des rats. »

À l'occasion de la sortie d'un livre entretien, Vivre ensemble, NVO.fr a rencontré le père Christian Delorme, surnommé le « curé des Minguettes ». Ce prêtre catholique lyonnais, militant antiraciste, aujourd’hui âgé de 75 ans, a été l'un des initiateurs de la marche de 1983. L'occasion pour cet homme qui lutte aujourd’hui contre un cancer de revenir sur les combats de sa vie et de jeter un regard sur le contexte actuel.  

Vous avez été un acteur des luttes de défense des sans-papiers, des prostituées, contre le racisme… qu'est-ce qui vous a animé à chaque fois ?

Dès mon enfance, j’ai été sensible à l’injustice. J'habitais le quartier de la Guillotière et j'ai été choqué par les retombées de la guerre d’Algérie. J'en ai tiré une détestation de la violence – y compris de la violence d’État, puisque j’étais choqué par des arrestations de jeunes maghrébins par des policiers – et une empathie pour ce monde maghrébin. À la même période, il y a le concile Vatican II, qui s'ouvre par une volonté de service de la paix. En parallèle je me passionne pour le combat de Martin Luther King. Tout cela me met sur les rails de l’attention aux injustices. Mais ce qui a caractérisé ma vie, c'est mon ouverture aux rencontres. À 19 ans, en 1969, je milite au groupe d’action et de résistance à la militarisation puis je rejoins l’action civique non violente et je m’intéresse aux prises de parole de gens exclus. Je rejoins le Nid, mouvement d’action catholique ouvrier, avec qui j'allais à la rencontre de prostituées. Celles-ci étaient verbalisées, risquaient la prison alors on a réfléchi avec elles à la façon dont elles pourraient se faire entendre. Cela a abouti à l’occupation de l’église Saint-Nizier en 1975, considérée comme une des premières révoltes collectives de femmes prostituées dans le monde.  

En 1973, alors que je suis étudiant en théologie dans le quartier de Gerland, je me lie avec des familles maghrébines. Je découvre la réalité des jeunes, envoyés dans des voies de garage et dont certains se laissent prendre par la délinquance. À cette époque, il y a les premières mesures pour réduire l’immigration et je me joins aux associations de défense des droits de l'homme, syndicats, partis de gauche… qui se mobilisent. Une solidarité se met en place, elle mobilise notamment la CFDT. La CGT aussi mais celle-ci d'une autre manière car il y avait un discours d'unité ouvrière qui prenait moins en compte la spécificité immigrée. Avec le pasteur Jean Costil, nous faisons une grève de la faim de 29 jours en 1981 pour demander l’arrêt des expulsions et nous obtenons un gel.  

Qu’est-ce qui, deux ans plus tard, mène à la marche pour l'égalité des droits et contre le racisme ?  

Je suis ordonné prêtre en 1978 et nommé à Saint-Fons, sur le même secteur pastoral que Vénissieux (banlieue de Lyon, NDLR). Aux premiers étés chauds vers 1982, je connais des jeunes qui font des rodéos, qui sont arrêtés, donc je me mets à battre le pavé des Minguettes (quartier de Vénissieux, NDLR). À cette époque en France, beaucoup de jeunes, notamment d'origine maghrébine, sont tués par des violences policières ou des gens qui invoquent la légitime défense et ne passaient pas aux assises. Il y a ce sentiment d’injustice et en parallèle, j'essaie de convaincre les jeunes de la pertinence de l'action non violente.

En juillet 1983, aux Minguettes, Toumi Djaidja, 20 ans, manque de mourir par une balle tirée par un policier, dans des conditions qui ne seront jamais éclaircies. Avec ses camarades, on se dit qu'on pourrait faire une marche contre le racisme, comme les indiens ou les noirs américains. C'est une histoire folle car aucun d'entre eux n'était militant ! En août, François Mitterrand vient dans le quartier, quasi secrètement, pour voir la situation dans ces grands ensembles. Je suis prévenu et on l'informe de notre projet. Il nous promet que si on arrive à Paris, il nous recevra.  

Comment se déroule la marche ? 

On part de Marseille, porte d’entrée des familles immigrées. Très vite, on s’aperçoit que notre pari complètement fou fonctionne ! Certains week-ends on est 2000, 3000 à marcher. Progressivement, on pense qu'on peut être 100 000 à Paris. L'ambiance est joyeuse et très fraternelle. On faisait 30 kilomètres par jour et dès qu’on arrivait dans une ville, on était accueillis par des comités de soutien, il y avait une fête, des prises de parole. C’était une aventure humaine incroyable, surtout pour ces jeunes qui pour beaucoup n’étaient jamais sortis de leur cité. 

Au départ, la marche dénonce les morts violentes et l’impunité des auteurs, policiers ou particuliers. En arrivant à Paris, on obtient l’instauration d’une carte unique de séjour de dix ans, l'une de nos revendications. Cela a changé la vie de millions de personnes. L’autre effet très important de cette marche, c'est qu'elle a lancé une dynamique, en provoquant une prise de conscience collective de la société. Cette jeunesse crevait les écrans, elle devenait visible.  

 

Quel regard portez-vous sur cette marche, au regard du contexte et des événements des dernières semaines (la mort de Quentin Deranque, la marche antiraciste…) ? 

J’ai souvent dit que c’était un rêve en marche, que tout ne s’arrêtait pas à Paris. Dans l’histoire, on sait qu’il y a des avancées et des reculs et qu’il ne faut jamais cesser d’être vigilant, d’avancer et d’affirmer notre rêve. La situation, 43 ans après, n’est pas identique. Souvent, on me demande si je n'ai pas le sentiment que tout ce à quoi j'ai participé a été peine perdue. Je réponds non car je sais que les combats pour la justice et la dignité sont permanents. La société française actuelle est composée d’une partie de citoyens issus de cette histoire postcoloniale : des grands patrons, des professeurs de médecine, des préfets, plus de 10% de l’armée française… Il y a quelque chose de l’ordre du non-retour.  

Concernant les événements des dernières semaines, le lynchage à mort de ce jeune est abominable et ne souffre aucune excuse. On ne tue pas quelqu’un parce qu’il n’a pas vos idées, aussi odieuses puissent-elles être. Après, il y a la réalité complexe de cette extrême droite violente dans la métropole. Il semblerait que Lyon soit depuis longtemps un vivier de ces groupes identitaires, mais le Rassemblement National n'a jusqu’à présent pas réussi à percer, la ville résiste mieux que d’autres.

Ce qui m’inquiète c’est la tendance d'une partie de la classe politique, notamment à droite, de dire que sur les questions de migration, le Rassemblement National n’a pas tort. Mon souci, est que Lyon reste une cité où on a d’abord des réflexes humains. Il y a quelque chose qui ne va pas quand une société s’accommode du fait que des gamins vivent dans des tentes au milieu des rats. J’ai trouvé cela rassurant qu'à l'occasion de cette marche antiraciste le 14 mars, autant de gens se lèvent pour dire non au développement des idées de rejet de l’autre. 

Vivre ensemble, le parcours du « curé des Minguettes », Presses Universitaires de Lyon, Christian Delorme et Philippe Martin.