30 avril 2026 | Mise à jour le 30 avril 2026
Par
ninabreux | Photo(s) : © Collection IHS-CGT
À la fin du XIXe siècle, une poignée de militant anarchistes va faire du syndicat le laboratoire d'une idée radicale : se passer de l'État, des partis, des élus, et confier aux travailleurs eux-mêmes le soin de renverser le capitalisme. Pendant près de trente ans, la CGT sera le terrain d'une expérience politique inédite en Europe : le syndicalisme révolutionnaire. Une aventure que la Première Guerre mondiale enterrera dans les tranchées.
L'histoire commence par un échec. Dans les années 1880 et 1890, le courant insurrectionnel de l'anarchisme multiplie les attentats : bombes, assassinats, « propagande par le fait », sans parvenir à ébranler l'ordre bourgeois. La répression est féroce. En 1892, l'État républicain, saisi d'une véritable panique sociale, édicte les « lois scélérates », des textes liberticides qui permettent de poursuivre non seulement les auteurs d'actes criminels, mais quiconque aurait simplement pensé les commettre. Émile Pouget, futur pilier de la CGT, sort de cette période au fer rouge. « Pouget, c'est un enfant de la répression des lois scélérates de 1892, explique Jérôme Beauvisage, de l'Institut d'histoire sociale (IHS) de la CGT. D'où son attachement très fort à l'autonomie et à la distance par rapport à l'État. »
Certains anarchistes changent alors de stratégie. Fernand Pelloutier, secrétaire général de la Fédération des Bourses du travail jusqu'à sa mort en 1901, appelle ses camarades à abandonner l'insurrection pour investir les organisations ouvrières. Le syndicat, plaide-t-il, peut être cette « école de la volonté ouvrière » que ni le parti ni l'État ne sauront jamais incarner. C'est dans ce contexte que naît, au congrès de Limoges en 1895, la Confédération générale du travail, fusion de la Fédération des syndicats et de la Fédération des bourses du travail, cette dernière étant, de loin, l'élément le plus libertaire.
Ni parti, ni État : seul le syndicat
Le syndicalisme révolutionnaire n'est pas l'anarchisme transposé dans le mouvement ouvrier. C'est une doctrine originale, forgée dans la pratique militante, qui emprunte à l'anarchisme sa méfiance de l'État et sa foi dans l'auto-organisation, mais s'en distingue par son ancrage concret dans le monde du travail. « La rupture entre les marxistes et les anarchistes ne date pas de cette époque, rappelle l'historienne Ariane Miéville. Elle remonte à la scission dans la Première Internationale en 1872 entre Marx et Bakounine. » Mais c'est dans la CGT, jusqu'à la Première Guerre mondiale, que cette tradition trouve sa formulation la plus influente. Le syndicalisme révolutionnaire y propose une stratégie claire : la confrontation contre le capitalisme par l'auto-organisation des travailleurs, l'autonomie ouvrière, l'action directe et, comme horizon ultime, la grève générale expropriatrice.
Trois figures dominent cette période. Fernand Pelloutier en a posé les bases théoriques. Émile Pouget, rédacteur du truculent Père Peinard, théorise l'action directe et le sabotage comme armes légitimes de la lutte ouvrière. Mais c'est Victor Griffuelhes qui, en tant que secrétaire général de la CGT de 1901 à 1909, en incarne la puissance organisatrice. Sous son impulsion, les effectifs bondissent à plus de 100 000 membres. « Ce qui est déterminant aux yeux du dirigeant syndicaliste, c'est l'action revendicative quotidienne », souligne Jérôme Beauvisage. Dans ce dispositif, la grève constitue une « gymnastique révolutionnaire » : elle éduque, elle aguerrit, elle entraîne. Elle est d'abord une propédeutique, par laquelle la classe ouvrière s'éduque progressivement à la grève générale.
Pierre Monatte, fondateur de La Vie ouvrière en 1909, arrive un peu plus tard sur la scène militante. Avec lui, la tendance révolutionnaire de la CGT s'éloigne peu à peu d'un révolutionnarisme purement verbal et enfermé dans l'Hexagone pour s'orienter vers une analyse plus rationnelle des phénomènes économiques et sociaux. « En outre, Monatte fait preuve d'une sensibilité nouvelle pour les questions internationales, qui dénote avec la désinvolture dont faisaient preuve les dirigeants de la CGT jusqu'alors sur ces problèmes », explique encore Jérôme Beauvisage. Persuadé que les luttes revendicatives quotidiennes sont le creuset d'une transformation sociale profonde, Monatte place la confédération syndicale au cœur de tous les processus d'émancipation, loin des partis politiques qu'il se refuse à laisser diriger le mouvement ouvrier.
1906, l'apogée : la Charte d'Amiens
Le 1er Mai 1906 marque l'heure de gloire du syndicalisme révolutionnaire. Griffuelhes organise la première grande grève nationale pour la journée de huit heures. Des centaines de milliers de travailleurs cessent le travail dans toute la France. Quelques mois plus tard, en octobre 1906, la charte d'Amiens consacre le principe d'indépendance vis-à-vis de toute école politique. Ce texte intervient un an après la loi de séparation de l'Église et de l'État. En outre, la SFIO, qui s'est constituée en 1905, lorgne la CGT et veut subordonner l'action syndicale à une stratégie parlementaire. Pourtant, la majorité libertaire est moins solide qu'il n'y paraît. Elle repose en grande partie sur une mosaïque de petits syndicats, souvent implantés en zone rurale, au détriment des grandes concentrations ouvrières industrielles où pèsent davantage les socialistes.
À partir de 1909, la répression étatique s’intensifie. Les dirigeants de la CGT sont emprisonnés, des grévistes tombent sous les balles de l’armée. Les différentes tendances politiques redoublent de pression pour s'emparer de la confédération. Le syndicalisme révolutionnaire entre en crise.
Dès 1913, la CGT commence à infléchir ses positions. Et puis survient l’irréparable. Le 28 juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo enclenche la mécanique de guerre. En août 1914, ni la confédération ni le Parti socialiste n’essaient même de mettre en œuvre leurs résolutions antimilitaristes. Les deux se rallient à l’Union sacrée. Pierre Monatte démissionne du Comité confédéral dès décembre 1914 pour protester contre cette capitulation.
1922 : le naufrage final à Saint-Étienne
L’après-guerre offre un dernier espoir. En 1919, Monatte relance La Vie ouvrière sous forme hebdomadaire, tribune d’une minorité syndicaliste révolutionnaire. Mais la Révolution bolchévique de 1917 a changé la donne, introduisant une nouvelle fracture au sein du mouvement ouvrier : faut-il s’appuyer sur Moscou, ou maintenir l’indépendance absolue du syndicat ? Le 25 juin 1922, dans la salle de la bourse du travail de Saint-Étienne drapée de rouge, près de 600 délégués tentent de jeter les bases d’un nouveau syndicalisme révolutionnaire et fondent la CGTU. Mais la nouvelle confédération est déjà travaillée par deux tendances antagonistes : d’un côté, Pierre Besnard et les « purs », attachés à l’indépendance totale vis-à-vis des partis et de Moscou, héritiers directs de Pelloutier et Griffuelhes ; de l’autre, Gaston Monmousseau et les « néo-communistes », qui voient dans la Révolution russe un modèle et dans l’Internationale syndicale rouge un outil. Les communistes l'emportent. Besnard et les libertaires perdent la CGTU. Ils fonderont dans les années 1930 la CGT-SR, dernière incarnation du syndicalisme révolutionnaire d’origine. L’aventure commencée à Limoges en 1895 se referme, quelque part entre les tranchées de 1914 et les luttes de faction des années 1920.