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FORMATION

« C’est Orange n°2 » : à l'Afpa, salariés en souffrance et chiffre d’affaires en baisse

31 mars 2026 | Mise à jour le 31 mars 2026
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« C’est Orange n°2 » : à l'Afpa, salariés en souffrance et chiffre d’affaires en baisse

Formateur de l'appa.

Acteur majeur de la reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, l'Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) est aujourd'hui en difficulté. En sous-effectif, avec un parc immobilier mal en point, l'organisme doit affronter une concurrence du privé de plus en plus féroce. 

L'Afpa n'est plus que l'ombre d'elle-même. Les effectifs de l'agence nationale pour la formation professionnelle des adultes sont en baisse constante : de 8 669 salariés en 2013, ils ne seront plus que 5 410 en 2026, tous types de contrats confondus. Les CDD ne sont pas toujours renouvelés,  les départs en retraite sont non-remplacés. Conséquence : face à la charge de travail, le personnel restant est en souffrance. « Des formateurs peuvent se retrouver face à 32 stagiaires, c'est énorme ! À ce rythme, on ne fait plus de la qualité. Le taux d'absentéisme est très élevé [7 % en 2014 contre 8,44 % en 2024, selon une note de la CGT Afpa d'octobre 2025]. Nous avons une multiplication des accidents, des démissions et subissons une pression managériale… », énumère Laurent Dufaud, animateur socio-éducatif et délégué syndical CGT basé au Puy-en-Velay, en Auvergne-Rhône-Alpes. « Les collègues ne comprennent plus le sens de leur mission, ont peur de l'avenir, abonde David Ringeval, formateur en transport à Cantin, dans les Hauts-de-France et secrétaire régional CGT, au nom de la polyvalence, et à cause du manque d'effectifs, on va demander à un formateur maçon d'accompagner des décrocheurs scolaires. Ça n'a aucun sens ! » 

Fabrice Dauchy, conseiller transition à l'Afpa de Valenciennes (Hauts-de-France) et délégué syndical régional CGT, dresse une comparaison tristement célèbre : « C'est Orange n°2. Un salarié m'a appelé un samedi matin pour me dire qu'il serait mieux sous terre, enterré… Vous vous rendez compte ? Leur état de santé est dramatique ! » 

Des locaux pas toujours aux normes

Le parc immobilier de l'Afpa, hérité de l'État lors de son passage en EPIC en 2017 (établissement public à caractère industriel et commercial), accuse son âge. Le moderne y côtoie le vétuste. « Nous avons une manufacture avec un pôle bois tout neuf, avec plus de 2 millions d'euros de machines neuves aux normes », se réjouit Laurent Dufaud, alors que « dans mon centre, la toiture d'un bâtiment s'est écroulée un dimanche matin, en juin, il y a deux ans. Sous la structure, il y a un plateau technique. En semaine, ça aurait été dramatique. Et la partie hébergement est fermée depuis cinq ans pour cause d'insalubrité », alerte David Ringeval. 

Tout remettre aux normes (accessibilité, isolation, rénovation énergétique, etc.) « coûterait environ 800 millions d'euros. C'est astronomique », estime Hélène Mayans, Secrétaire générale de la CGT Afpa. «  Cette charge n'a pas été accompagnée par l'État lors du transfert des bâtiments », déplore Catherine Ribot, représentante des salariés CGT au conseil d'administration. Face à l'ampleur du chantier, des centres sont vendus ou fusionnés, portant un coup de canif dans le maillage territorial et à l'accès de chacun à la formation. 

Toujours dans un souci de maîtrise des coûts, les restaurants « self-service » vont progressivement fermer entre mars 2026 et avril 2027. « Le repas tournait entre 5-6€ en moyenne. C'est dramatique pour les publics les plus fragiles. Nous assistons au retour à la gamelle, à une forme de tri social : il y a ceux qui pourront manger et ceux qui ne pourront pas ! À l'heure actuelle, il n'y a pas de solution intermédiaire prévue », s'emporte Hélène Mayans. 

Ironie du sort, quand l'Afpa vend un bien immobilier, l'argent ne lui revient pas. « Dans les textes, à la création de l'EPIC, il est indiqué que la somme doit être affectée à des missions de service public. Or, depuis des années, les discussions portent sur la définition même de ces missions », détaille Catherine Ribot. Selon elle, fin 2025, 35 millions d'euros étaient toujours bloqués sur un compte de la Caisse des dépôts. 

Effondrement de la commande publique

À cela s'ajoute la chute drastique de la commande publique, autrefois portée en grande partie par les conseils régionaux, eux-mêmes soumis à des restrictions budgétaires. Résultat : sur la période 2018-2024, le nombre de demandeurs d'emploi formés a dégringolé de 74 931 à 36 957. Le chiffre d'affaires de l'Afpa, bien que l'agence propose ses services à d'autres profils – des salariés d'entreprise, alternants, etc., en pâtit. De 757 millions d'euros en 2013, il chute à 473 millions estimés en 2026. L'État compense les pertes avec une subvention d'équilibre : 125 millions d'euros en 2022, 195 millions en 2023, 210 millions en 2024 et idem en 2025. « Sans elle, impossible de payer les salaires », regrette Catherine Ribot. Du pain bénit pour les détracteurs de la structure. 

« Chaque stagiaire formé chez nous génère, en moyenne, 1 654€ de retombées économiques par rapport à un individu ne suivant pas de formation. Le taux de retour à l'emploi est supérieur à 72 % », tient à rappeler Corinne Savart-Debergue, conseillère confédérale CGT sur la formation professionnelle et l’activité travail. 

L'exposition progressive à la concurrence du privé met aussi à mal les finances. « L'âge d'or de l'Afpa, c'est la reconstruction d'après-guerre, avec un énorme besoin de qualifications et des gens qui ne demandent pas mieux qu'à travailler », situe Yves Palazzeschi, historien de la formation professionnelle. « À partir des années 80, on va lui demander d'intervenir sur le marché, de ne plus se rémunérer uniquement sur les fonds publics. » La réforme de septembre 2018 « Liberté de choisir son avenir professionnel » enfoncera le clou de la libéralisation du secteur. Le nombre d'organismes de formation explose dont certains proposent du 100 % distanciel. 

« Nous sommes moins compétitifs. Ils n'ont pas les mêmes coûts que nous (locaux, personnel, etc.) et la qualité ça se paye », appuie Hélène Mayans. Partir à la conquête de parts de marché et inverser la tendance ? « Ce n'est pas dans notre ADN. Nous sommes avant tout animés par notre utilité sociale, nous formons à un métier, à la citoyenneté et à la solidarité. » 

L'absence de contrat d'objectifs et de performances (COP), depuis 2024, prive l'Afpa de toute vision stratégique, de perspective d'avenir. La nouvelle mouture devrait arriver lors du prochain conseil d'administration, fin avril, mais rien n'est moins sûr. « Pas de COP, pas de cap ! », ironise Laurent Dufaud. 

Contactés le 24 mars, les ministères du Travail et du Budget (double tutelle de l'Afpa) n'ont pas répondu aux questions adressées par mail.

Jonathan Konitz