Actions coup de poing, intimidations et menaces… les groupuscules d'extrême droite représentent un péril de plus en plus important. La mort récente de l'activiste fasciste Quentin Deranque à Lyon le 14 février dernier, des suites d'un combat avec des antifascistes deux jours plus tôt, a mis en lumière un danger grandissant : les « interfaf ». Si ce mot ne vous dit rien, c'est normal. Encore peu utilisé et revendiqué seulement par certains ultras, il désigne le cheminement d'une aspiration à « l’union des extrêmes droites ». Dans un but clair : s'entraider pour frapper plus fort.
Dans l'article de Mediapart, Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne, daté du 12 mars, on peut lire le curieux terme « interfaf ». À première vue, on remarque son préfixe et le mot « internationale » vient rapidement à l'esprit, rappelant l’association des travailleurs et l’idée de la mise en commun des forces pour lutter ensemble. Le suffixe « faf », condensant l’expression « France aux Français », lui, sans surprise ramène aux groupes fascistes, identitaires, nationalistes, racistes de tous poils. Avant de se pencher sur le fond de l’affaire, examinons la généalogie de ce mot-valise qui en dit long sur l’évolution contemporaine de ces familles politiques. Pour le docteur en sociologie Emmanuel Casajus, spécialiste des concurrences entre les groupuscules de l'extrême droite radicale, l’origine du mot, difficile à situer, remonte au moins à Marc de Caqueray, activiste néonazi membre de l'Action française (AF) ou du Groupe Union Défense (GUD, désormais dissous), aujourd'hui incarcéré pour « violence en réunion avec armes ». « Je ne sais pas s'il a inventé le terme ou s'il l'a repris à d'autres personnes ; il y avait d'autres termes assez souvent employés, qui désignaient plus ou moins la même chose, mais pas aussi bien », explique Emmanuel Casajus. Mais alors l’« interfaf », c’est quoi ? D'après le chercheur, on peut définir le mot comme la configuration actuellement adoptée par ces groupes afin de tisser des liens entre eux pour s'organiser et s'entraider occasionnellement sur des actions de tractages ou « coup de poing ». Une sorte d’«union des extrêmes droites », par-delà leurs divergences.
S'entraider malgré les différences idéologiques
Mais l’idée d’une « interfaf » existe depuis longtemps. Dans les années 1970-80, on a assisté à des tentatives de mise sur pied d'internationale fasciste et cette volonté d'union a perduré, souvent sous d'autres noms. D’autres appellations ont d’ailleurs émergé, tendant à un but similaire. On peut ainsi entendre le terme « fachosphère », un mot « plutôt utilisé par des journalistes de gauche de façon critique, mais que les militants d'extrême droite ont fini par se réapproprier pour désigner non plus des blogs mais leur milieu social », explique Emmanuel Casajus ; on relève encore « famille nation », « les nôtres », comme autant d’expressions évoquant de possibles alliances entre ces groupuscules.
Ces coopérations s'opèrent de différentes manières mais toujours avec une même volonté : malgré les différences entre les groupuscules — nationalistes, royalistes ou suprémacistes blancs — ils cherchent à s'unir autour du principe « pas d'ennemi à droite ». Ainsi, si les différences politiques demeurent rédhibitoires à un rapprochement permanent et a fortiori une fusion totale, « l’interfaf » est censée permettre à ces organisations réactionnaires et violentes de les mettre temporairement de côté pour frapper plus fort et envoyer un message collectif d’unité. « Un adversaire, c'est quelqu'un avec qui on peut avoir des désaccords, avec qui on peut avoir des luttes de pouvoir ; on essaie d'être plus hégémonique que lui, mais ce n'est pas un ennemi », rappelle Emmanuel Casajus.
Ces entraides peuvent alors prendre différentes formes : renfort lors d'actions, apport de matériel… ou même prêt d’espace pour faire la fête. On se souvient notamment que des membres de l’Action Française se rendaient au bar du GUD, le Crabe-Tambour dans le 15ème arrondissement de Paris, pour éviter les soucis avec le voisinage. L’«interfaf » poursuit une dernière finalité : organiser des combats, entraînements de boxe et autres confrontations d’arts martiaux pour se préparer au combat. « L'idée, c'est de se rencontrer pour se combattre entre clubs et créer une compétition qui, pour eux, est saine, pour voir qui est le plus fort, qui a le mieux entraîné ses hommes. Ce sont des moments qui matérialisent leur fraternité selon leur propre vision », explique Tristan Boursier, docteur en science politique à l'université de Montréal et spécialiste de la question de la diffusion des idéologies d'extrême droite par le corps.
Les active clubs, la première pierre vers l’« interfaf »
Ces jonctions fascistes et identitaires peuvent se manifester sous la forme des « active clubs », souligne Emmanuel Casajus. Cette pratique, introduite par le néo-nazi américain Robert Rundo en 2017, repose sur des réunions tenues exclusivement entre hommes destinées à attirer de nouvelles recrues vers les groupes d'extrême droite à travers les sports de combat, autour de valeurs masculinistes, de combat, et d’entretien physique. Pour Tristan Boursier, ces rassemblements fonctionnent « comme une façon de coopérer entre différents mouvements, y compris des mouvements issus de pays différents ». Des rassemblements ont déjà eu lieu entre pays afin de confronter les groupes dans l’idée de montrer quel groupe était mieux formé et pour apprendre les uns des autres.
En réalité, ces moments passés à combattre dans des parcs en plein air, et donc à la vue de tous, constituent surtout un marchepied vers la diffusion d'une idéologie accélérationniste (l’accélérationnisme vise à hâter la survenue d’un phénomène en semant le chaos, ici une guerre civile qui permettrait aux racistes d’établir un « État ethnique»), d'un nouveau nationalisme blanc 3.0, voire une forme de préparation à une « guerre raciale ».
En s'exposant en parallèle sur les réseaux, ces regroupements d'extrême droite cherchent aussi à afficher une image plus assurée et moins directement politique, idéale pour attirer de nouvelles personnes vers leurs idées en rendant ces combats et leurs idées acceptables : « C'est le fer de lance de leur capacité de recrutement ; l'idée est vraiment de ne pas effrayer et de ne pas passer pour une organisation sectaire », ajoute Tristan Boursier. En France, des membres de différents groupuscules identitaires s'organisent pour mettre en place ce genre de rencontres, souvent en diffusant ensuite les images sur les réseaux sociaux à travers des pages Instagram ou X (anciennement Twitter) bien identifiées. Quentin Deranque a participé à ce type de rassemblement en plein air, comme le précise Mediapart dans son article du 12 mars : « Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon. »
La montée de ces rassemblements dits « interfaf » représente aujourd'hui une menace croissante et témoigne d'une structuration qui se développe avec les réseaux sociaux et les différents canaux de communication privés comme Telegram ou Signal. Symbole d’une unité forte et grandissante à travers une diffusion d’idées qcherchant à convaincre de plus en plus de monde, l’« interfaf » et, entre autres, ses « active clubs », prolifèrent dans le monde, comme par exemple aux États-Unis, en Australie ou au Canada. Pourtant ces mariages de la carpe et du lapin d’extrême droite charrient une forme d’ambiguïté. Car si s’unir laisse entrevoir à ces activistes une plus grande force de frappe, l’initiative peut résonner autrement. Pour Emmanuel Casajus, cette idée d’union reste ainsi avant tout « un signe de faiblesse dans la mesure où pour arriver à quelque chose, ils ont très souvent besoin de collaborer ». Et si ce bombement de torse cachait un ultra-violent… aveu d’impuissance ?