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ENTRETIEN

« Dans le domaine du travail, les luttes syndicales et LGBTI+ se rapprochent de plus en plus »

5 mai 2026 | Mise à jour le 5 mai 2026
Par | Photo(s) : © Pierrick Villette
« Dans le domaine du travail, les luttes syndicales et LGBTI+ se rapprochent de plus en plus »

Le syndicaliste Turi Cantero rappelle qu'« être un travailleur LGBTI+ n’est pas tant une question d’orientation sexuelle ou de genre que de surexposition au chômage, aux salaires moindres, à une santé plus dégradée que les autres salariés ».

Avec l'émergence d’associations queers qui se consacrent à la question du travail, le militantisme LGBTI+ se transforme. NVO.fr a échangé à ce propos avec Mimosa Effe, membre des Inverti.e.s, un collectif queer marxiste omniprésent en manifestation depuis 2022, et Turi Cantero, militant CGT et membre de Queers parlons travail, qui organise des permanences d'orientation syndicale dans les espaces communautaires.

Comment sont nées vos organisations ?

Mimosa Effe : Les Inverti·e·s est un collectif queer et marxiste qui s’est formé en 2022 autour du constat d'une forme de divorce entre les mobilisations queers, pourtant très radicales, et le mouvement ouvrier et syndical. On a commencé à travailler ensemble en septembre et à être visibles publiquement pendant la grève des raffineurs. Nous sommes aujourd'hui plus d'une cinquantaine de membres actifs.

Turi Cantero : Queers parlons travail naît plus ou moins au même moment, en tirant ce même constat d'un écart assez important entre les syndicats et les personnes LGBTI+. Notre collectif est beaucoup plus petit et mène une forme de double lobbying : « queeriser » les syndicats en faisant comprendre que le sujet LGBTI+ est un sujet matérialiste qui va au-delà des discriminations, et ramener les gens de notre communauté vers les organisations syndicales. Notre activité consiste à organiser des permanences d'orientation syndicale dans des espaces communautaires.

Vos organisations se sont-elles construites en faisant référence à des mouvements plus anciens ?

M.E. : On a tout de suite tenté de reprendre la forme assez flamboyante du Front homosexuel d’action révolutionnaire (le FHAR, un mouvement LGBTI+ du début des années 1970), avec des slogans un peu provocateurs, afin de combattre une forme de respectabilité à laquelle on essaie de cantonner les mouvements LGBTI+.

T.C. : Comme les Inverti.e.s, nous avons essayé de nous positionner vis-à-vis d’initiatives passées mais nous avons trouvé très peu de références historiques. En France, il y a quelques années, un collectif qui s'appelait Burne-out faisait le lien entre les questions queers et le monde du travail. Nous avons aussi traduit une brochure, Gay at Work, issue d'un congrès de syndicalistes LGBTI+ venus de différentes organisations du Royaume-Uni dans les années 1980.

M.E. : On est confronté à quelque chose qui touche très fortement la collectivité LGBTI+ : le problème de la mémoire et l'absence de vraies archives.

Vous parliez de « divorce » entre les deux mouvements un peu plus tôt. Qu’entendez-vous par là ?

M.E. : L'écart entre les mouvements queers et les syndicats commence à se résorber mais il existe depuis très longtemps et a des racines profondes. Dans les années 1970, des mouvements comme le FHAR étaient chassés des manifestations du 1er Mai, rejetés à la fois par les organisations syndicales et par les organisations de gauche comme le Parti communiste. Cette histoire pèse lourd dans les difficultés à construire des alliances. La séquence du mariage pour tous a amplifié ces blessures, avec une gauche au pouvoir qui a laissé la rue à l'extrême droite de la Manif pour tous, et un mouvement ouvrier qui n'a pas été capable de se mobiliser massivement face à l'offensive réactionnaire.

T.C. : Le discours majoritaire dans les syndicats, c'est de dire aux militants LGBTI+ : « Pourquoi vous ne venez pas ? On pourrait faire des choses ensemble. » Il y a une forme d'oubli des violences produites par les discours syndicaux dans le passé et de négation de l'identité propre au militantisme queer qui, depuis cinquante ans, a développé ses modalités d'action.

Les choses ont-elles changé depuis la naissance de vos organisations ?

T.C. : Le premier sujet, qui est délicat à aborder, est qu'il est existe toujours une digue liée à la question du travail du sexe. L'ensemble des organisations syndicales portent des positions abolitionnistes, qui ne sont pas du tout majoritaires dans le mouvement LGBTI+. Beaucoup de travailleurs du sexe (TDS) organisés collectivement sont des militants queers qui se retrouvent mis à distance par les syndicats. C'est une rupture politique et idéologique qui, aussi, nie le fait que les mouvements LGBTI+ se sont construits grâce et avec les TDS. On peut prendre l'exemple des révoltes de Stonewall, que l'on célèbre chaque année lors de la Marche des fiertés, qui ont été menées en première ligne par des femmes trans et des travailleuses du sexe.

M.E. : De manière plus globale, les choses avancent. Tous les groupes queers appellent à se mobiliser le 1er Mai ; ce n’était pas le cas il y a quelques années. Il y a des cortèges queers dans toutes les grandes manifestations qui touchent au monde du travail. Et c'est globalement moins difficile qu’avant de se dire marxiste dans les espaces queers.

T.C. : Malgré les différences de fond, on est dans une période où les luttes syndicales et LGBTI+ se rapprochent de plus en plus. Au niveau de Queer parlons travail, nous avons créé des liens avec des défenseurs syndicaux, avec des relais concrets dans les organisations syndicales quand nous sommes confrontés à des difficultés. On avance aussi sur le terrain des formations avec, pour parler spécifiquement de la CGT, des événements qui s’organisent dans certaines unions locales ou départementales.

Cet enjeu de la formation est central…

T.C : C'est très important pour défendre correctement les salariés, afin d'appliquer au mieux la grille de lecture matérialiste de la CGT à ces questions, puisque être un travailleur LGBTI+ n'est pas tant une question d'orientation sexuelle ou de genre que de surexposition au chômage, aux salaires moindres, à une santé plus dégradée que les autres salariés… Si on ne se forme pas les travailleurs en amont, on est incapable de se saisir des discours comme le pinkwashing et on se retrouve à la merci du discours patronal et réactionnaire.

M.E. : Une des questions qui me paraît essentielle, sur laquelle il faut produire du fond et se former, c'est celle de la transidentité au travail, notamment face à l'extrême droite. Il faut avoir conscience que ces sujets sont le fer de lance de la réaction et permettent aujourd'hui l'alliance des groupes fascistes, de l'extrême droite institutionnelle, de la droite réactionnaire jusqu'aux centristes et une partie de la gauche.

T.C. : C'est un sujet central : nous avons le même ennemi, dont l'un des axes principaux de réflexion est de s’en tenir à la famille traditionnelle.

C'est aussi quelque chose qu'on retrouve dans les discours patronaux, avec toujours la volonté de contrôler la manière dont les travailleurs font famille. Mais vous parliez de l'extrême droite…

T.C. : On voit que les discours d'extrême droite infusent, même dans nos organisations. En tant qu’expert sur les sujets de santé et conditions de travail, il m'arrive de donner des formations à des CGTistes. J'ai parfois eu face à moi des militants du RN. Ça m’a terrorisé de voir que c'était un vrai discours construit, et pas simplement un manque de formation. La CGT fait déjà beaucoup pour combattre ces discours et former des camarades. Il faut approfondir ces efforts en apprenant à bien nommer les choses et en rappelant que l’antifascisme est avant tout et surtout un antiracisme, un féminisme, une lutte pour l'autodétermination des personnes LGBTI+.

M.E. : Pour les Inverti.e.s, le problème principal est que nous avançons encore en ordre dispersé. Depuis 2023, le mouvement ouvrier dont nous faisons partie n'a pas réussi à construire de contestation sociale d'ampleur. On voit bien que la stratégie antifasciste actuelle, qui s'incarne surtout lors des élections, lorsque qu'on se rend aux urnes pour faire barrage, ne suffit pas. Il faut se demander comment construire un front antifasciste, ce qui nécessite d'avoir des discussions stratégiques sur comment, notamment, ne rien céder sur les questions de racisme. On sait qu'on fait avancer les choses en allant au-delà des discours, en construisant des ponts et des solidarités concrètes.