8 mai 2026 | Mise à jour le 7 mai 2026
Comment définiriez-vous la théorie du CogipPunk ?
La Cogip est le nom d’une entreprise fictive créée par Nicolas et Bruno, un duo de scénaristes et réalisateurs, auteurs de la série « Message à caractère informatif ». C’est le symbole de l’entreprise libérale ringarde, où personne ne sait ce qu’il fait là. Avec le concept de CogipPunk, on décrit une société qui évolue dans un fantasme de science-fiction, de tech, mais de façon médiocre et décevante, sans les voitures volantes ou les bras bioniques ; en somme, on vit dans une réalité dystopique nulle. Cette dernière est dominée par les géants de la tech, qui en font une société de plus en plus inégalitaire. Ils font la promotion d’un capitalisme fondé sur des croyances, et eux-mêmes sont valorisés à partir de croyances, plutôt que sur ce qu’ils produisent vraiment.
Et ces géants de la tech s’appuient sur la science-fiction pour diriger ?
Ces géants de la tech, qui concentrent les richesses, font reposer leur fortune et leur pouvoir sur le fait de dire : « Vous allez voir, on va vivre dans le futur », et en présentant les choses comme si c’était désirable. Et ça marche, puisque Elon Musk, qui est caricatural, est l’homme le plus riche du monde. C’est la différence entre lui et le fou du bus, qui tiendrait le même discours. Lui, il a les médias et le capital, donc il peut être caricatural s’il le veut. Mais pour une raison très simple : parce qu’il contrôle les moyens de production.
Quel impact cela a-t-il sur les travailleurs ?
Tous ces fantasmes reposent sur des idées capitalistes d’exploitation. Le but de ces géants de la tech, de toute façon, c’est de construire une société où ils n’ont plus à payer les gens, où ils peuvent tout contrôler, notamment les salariés. C’est un monde où ils sont tout-puissants, où il n’y a plus de contre-pouvoirs, et ce, pour l’ensemble de la société. Dans leurs rêves, tout est automatisé. Et ce rêve, ils essayent de le réaliser avec la technologie : des robots, l’intelligence artificielle… Ils essaient d’imposer le fait que des métiers cools soient remplacés, comme les artistes, les travailleurs dans la culture. Ils imposent la surveillance algorithmique dans les entreprises. Dans leur idéal, les travailleurs sont contrôlés par des robots : les humains se retrouvent au service de la machine.
Mais tout ça n’a rien de nouveau, on a toujours mis des machines derrière les gens pour les contrôler ou pour les priver de leur savoir-faire. Les syndicats, notamment la CGT, avaient déjà dénoncé cette logique lors de l’informatisation du tertiaire. Le problème, ce n’est pas l’ordinateur, c’est qu’on automatise le travail du tertiaire de façon à forcer les salariés à devenir des machines, en les obligeant à suivre des protocoles. Ça signifie aussi rendre les gens remplaçables et corvéables à merci.
Comment expliquez-vous que ça fonctionne, qu’il n’y ait pas de ras-le-bol ?
Je pense que les gens sont assez consternés, mais ne savent pas comment transformer cette société, puisque tout a été détricoté et qu’il y a plus d’issue politique. On est obligé de continuer comme si c’était normal. C’est la notion d’hyper-normalité : on voit bien que ce n’est pas normal, mais on continue notre vie comme si de rien n’était. Le cas de Luigi Mangione est symptomatique : le jeune homme a assassiné de sang-froid un directeur de mutuelle privée, et les gens applaudissent, ils en font un mème. C’est cathartique. Ça veut dire que les gens détestent, au plus profond d’eux, ce que représentait ce directeur de mutuelle privée. Mais ils n’ont pas de moyen d’action politique, ils se sentent impuissants et ne savent pas quoi faire. Alors qu’en l’espèce, les Américains voudraient juste obtenir une Sécurité sociale, et nous, on voudrait la garder.
Le livre semble très négatif. Il n’y a pas de solutions ?
La première chose à faire, c’est d’arrêter de croire à ces fantasmes de bonimenteurs fondés sur de la science-fiction, qui ne profitent qu’à certains. Ensuite, il faut refaire du collectif, reprendre la main sur les appareils de production et, plus largement, sur la démocratie. Les mégacorporations auraient dû rester dans le cyberpunk, ça n’aurait pas dû devenir un projet de société. Il faut revenir là-dessus.
Propos recueillis par Nathan Lautier