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Reportage

« Le pays risque de s'effondrer » : le Monténégro, ce si fragile candidat à l'Union européenne

7 mai 2026 | Mise à jour le 7 mai 2026
Par | Photo(s) : Savo Prelevic / AFP
« Le pays risque de s'effondrer » : le Monténégro, ce si fragile candidat à l'Union européenne

Une manifestante monténégrine interpellant l'UE au sujet des libertés publiques en 2022.

L’Union Européenne accueillera-t-elle bientôt un nouveau membre ? C’est l’espoir du Monténégro qui met tout en œuvre pour y parvenir. Mais si celui-ci a su se couler dans un certain nombre des cadres européens, il lui reste de nombreux progrès à franchir, économiques, sociaux et en matière des libertés publiques pour réussir son adhésion.

« 28 en 28 ». Le gouvernement du Monténégro répète ce slogan en boucle. Ce pays des Balkans de l’Ouest espère être le 28e membre de l’Union Européenne (UE) en 2028. Vingt ans après son dépôt de candidature, les signaux sont au vert. Le 22 avril, les 27 ont accéléré la procédure en chargeant un groupe de travail de préparer le traité d’adhésion à l’UE. Immédiatement, la ministre des Affaires européennes du Monténégro, Maida Gorcevic, a salué cette avancée. « C’est une excellente nouvelle qui nous arrive de Bruxelles », déclare celle qui veut faire de son pays « un pionnier des Balkans pour l’élargissement. »

Grand comme l’Île-de-France

À traverser les 13812 km2 de ce pays grand comme l’Île-de-France, un constat s’impose : « L’intégration suscite un vaste consensus dans la société », comme le dit Srđan Darmanović, Professeur de sciences politiques et ex-ministre des Affaires étrangères (2016-2020). « La majorité des Monténégrins sont favorables au camp occidental. Mais les enjeux économiques et sociaux priment sur les valeurs, poursuit-il. Pour les Monténégrins, l’UE apportera plus de développement économique, plus d’égalité, et de meilleures conditions de vie. »

Chef de projet à Bar, municipalité sur les bords de l’Adriatique, Milan Krkovic est de ceux qui veulent « l’intégration au plus vite. Ce serait la reconnaissance de notre ambition et du travail accompli par le pays mais aussi par des municipalités comme la nôtre. » Pour se justifier, il montre la vieille ville dont les bâtiments en pleine rénovation portent les marques des Byzantins, des Vénitiens ou des Ottomans. « Des fonds européens ont servi à reconstruire la cité originelle détruite par un tremblement de terre en 1979. Nous voulions rendre Bar mieux accessible aux touristes », explique-t-il. Au total, 1,2 million d’euros ont afflué de l’UE pour financer les travaux et créer des infrastructures. Pour Milan Krkovic, « l’intégration apportera plus d’opportunités, touristiques et économiques. »

Même son de cloche au nord-est du pays. Pour Amar Muratovic, petit agriculteur qui produit jus de fruits et confitures à Petnjica, « l’intégration permettra d’exporter plus » et de développer sa petite entreprise qui, aujourd’hui, vend l’essentiel de sa production dans la capitale, Podgorica. Son système repose sur des modes de culture traditionnelle, ainsi que sur la mise en commun de certains moyens de productions. Il assure que « grâce aux subventions européennes, nous avons pu acheter du matériel et agrandir notre laboratoire. » Mais résistera-t-il aux grandes compagnies et aux réglementations européennes ?

Vulnérabilité économique

L’UE déploie ses aides pour que ce pays de 620 000 habitants adapte ses institutions et ses structures économiques et sociales au cadre européen. Après la dislocation de la Yougoslavie, le Monténégro est un territoire pauvre où vivent les minorités serbe, croate, bosniaque ou albanaise sur fond de tensions identitaires. Le Monténégro dispose toutefois déjà de l’euro – qu’il a pu adopter dès son indépendance en 2006, pour mettre fin à l’instabilité économique des années d guerre civile – et n’aura donc pas à s’adapter à une nouvelle monnaie. Mais « les salaires minimums sont faibles ici : 600 euros pour les jeunes sans diplôme, 800 euros pour ceux qui ont un diplôme universitaire. Le salaire moyen est d’un peu plus de 1000 euros. Or, certains coûts comme l’alimentation ou le logement sont déjà très élevés », explique Drazen Djuraskovic, journaliste et cadre du syndicat des médias Sindikat Medija.

Surtout, « l’économie repose essentiellement sur le tourisme » qui génère environ un quart du PIB du Monténégro (soit 8 milliards d’euros). Une préoccupation partagée par l’économiste Dejan Mijovic : « La situation économique n’est pas mauvaise mais la situation au Proche-Orient m’inquiète. Un petit pays comme le Monténégro est très sensible aux chocs extérieurs. Quel impact aura la hausse des prix de l’énergie, notamment sur le tourisme ? »

Corruption alarmante, libertés défaillantes

Il y a pire encore. L’économiste déplore la corruption, notamment dans l’énergie, secteur clé de la croissance pour le gouvernement : « Pourquoi certains contrats énergétiques se font sans appel d’offres ? » Il dénonce aussi une « transition verte » abusive qui ne respecterait pas les réglementations européennes. Ivana Coguric plussoie : « Le pays est gangréné par la corruption et le népotisme. » Mais celle qui a fondé Ecopatriotizam, association qui lutte contre la pollution des espaces naturels, fustige avant tout le manque de considération pour la question environnementale. « Il y a un énorme problème de gestion des déchets ici », livre-t-elle en montrant sur son portable des photos qu’elle a prises. « Les rivières sont polluées ; les arbres sont parfois jonchés de plastiques… » Puis, elle pointe : « Avec la croissance touristique, la production de déchets augmente sans véritable plan de gestion.» Pour elle, « personne n’a encore compris les sanctions que l’UE peut infliger en cas d’intégration. » Dans son viseur, le « chapitre 27 », c’est-à-dire le volet qui concerne l’environnement et le changement climatique. Il impose aux pays candidats d’adopter plus de 200 actes législatifs européens qui traitent de l’air, de l’eau, des déchets ou encore de la nature.

De surcroît, la question des libertés fondamentales se pose avec gravité. Drazen Djuraskovic, du syndicat des médias, lance : « Nous vivons des atteintes à la liberté de la presse. » Il cite en exemple le cas de Dusko Jovanovic, directeur du quotidien Dan assassiné en 2004 ou celui de Jovo Martinović, qui a enquêté sur le crime organisé, a passé 15 mois en détention provisoire et a plusieurs fois été condamné avant d’être blanchi en 2023.

Au vu de ce tableau, le Monténégro est-il prêt pour 2028 ? Réponse d’un représentant de la Commission : « Nous n’avons jamais fait nôtre cette date. C’est l’objectif gouvernemental. Nous reconnaissons que le pays fait tout pour l’atteindre, mais l’intégration est un processus. Nous devrons nous assurer que toutes les obligations seront remplies. » Pour l’instant, Podgorica a clôturé 14 des 33 chapitres de négociation. Reste que la perspective de l’intégration a soulevé un espoir national. À tel point Drazen Djuraskovic souligne : « Si l’UE ne prouve pas que le Monténégro a sa place dans ce cercle, le pays risque de s’effondrer. »

Pierre Wassermann