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SYNDICALISME

« Le patron nous disait qu'il nous virerait » : pourquoi les travailleurs de la bière peinent à créer un syndicat dédié

11 mai 2026 | Mise à jour le 11 mai 2026
Par | Photo(s) : Kim sun joo / KOCIS
« Le patron nous disait qu'il nous virerait » : pourquoi les travailleurs de la bière peinent à créer un syndicat dédié

(Photo d'illustration)

Depuis le boom des brasseries artisanales, les salariés brassicoles tentent de se fédérer pour faire valoir leurs droits. Mais sans syndicat dédié, les travailleurs de la bière se retrouvent souvent isolés dans un métier qui n'est pas sans risques.    

« C'est un très beau métier que vous faites ! » Cette phrase, Tom (le prénom a été modifié) l'entend à chaque fois qu'il présente sa profession : brasseur. Formé en tant qu'ingénieur agroalimentaire, il a rapidement été attiré par le milieu de la bière artisanale – « plus sympa que de rester derrière un bureau » – dans lequel il évolue depuis près de douze ans.   

Il n'est pas le seul : entre 2010 et 2026, le nombre de brasseries en France est passé de 300 à 2500. Un renouveau brassicole porté par des petites entreprises revendiquant une production artisanale et à taille humaine. Aujourd'hui, le secteur représente 8500 emplois directs et s'est structuré autour de deux syndicats patronaux : Brasseurs de France et le Syndicat national des brasseries indépendantes (SNBi).  

Pour l'heure, en revanche, il n'existe pas de syndicat spécifique aux salariés de la bière. Un fait qui s'explique par la jeunesse du secteur, l'isolement des salariés souvent peu nombreux dans ces TPE et PME, mais aussi un sentiment d'appartenance très fort à l'entreprise dans cette nouvelle forme de métier dit « passion ». Une notion qui, hélas, a bon dos. « On fait des heures sup’ non payées mais on s'amuse et on se crée une identité avec la brasserie, relate Tom. On nous donne l'impression de vivre une aventure entrepreneuriale sauf qu'on est salarié sans part dans la boîte. » 

« Un discours très anti-syndical »

Tom lui-même n’est pas syndiqué : « Je ne me suis jamais senti légitime à rejoindre un syndicat car, étant ingénieur, j'ai toujours eu l'impression que mes problèmes n'étaient pas ceux d'ouvriers à l'usine, de gens qui en chient vraiment. » Un sentiment amplifié par le « discours très anti-syndical » de son ancien patron, pour qui il travaille pendant 8 ans : « Il nous disait souvent, sur le ton de la blague, que si on se syndiquait, il trouverait un moyen de nous virer. » 

Le travail en brasserie, même artisanale, n'est pourtant pas loin du quotidien d'un salarié en ligne de production : port de charges lourdes, travail avec du matériel sous pression, des liquides bouillants et des produits chimiques, exposition au bruit et mouvements répétitifs. Dans les petites brasseries, peu investissent dans des outils permettant de réduire la pénibilité.  Tom en a fait les frais. En 2023, il se blesse lourdement sur une machine : l'appareil n'est pas aux normes de sécurité et Tom fait face à une surcharge de travail. Les dommages corporels qu'il subit entraînent une incapacité permanente de 6%. Deux semaines après son accident de travail, le brasseur reçoit une convocation préalable à sanction : paniqué, il sollicite un responsable CGT et se rend à la convocation « sans parler ». « [Les gérants] me mettaient en cause, considéraient que j'étais responsable de l'accident et m'ont mis un avertissement pour manquement aux règles de sécurité, souffle-t-il. Ça sonnait comme une double peine. »  

Craignant d’« abuser du temps de la CGT à laquelle [il n'est] pas rattaché », le brasseur se fait représenter par un avocat et négocie son départ de l'entreprise.  

« Je me suis senti impuissant »

Des initiatives tout de même se font jour pour faire avancer la cause de la représentation des travailleurs du secteur. Ainsi, en 2024, un appel à la création d'un syndicat de salariés brassicole est lancé par Louis (le prénom a aussi été modifié), brasseur depuis dix ans. Au sein d'un groupe privé de salariés, il diffuse son projet pour « la défense et l'accompagnement d'employé·es lors de litiges avec leurs employeurs », « inverser le rapport de force entre employeurs et employés » et mettre en place « des conditions de travail dignes et sécurisées ». Deux ans plus tard, le projet n'a toujours pas abouti et Louis, fatigué, a quitté définitivement l'industrie brassicole.  

Mais Tom en est persuadé, l'absence de syndicat et de CSE au sein de son entreprise l’a empêché de donner à son histoire la dimension collective qu’elle mérite. « Avec un syndicat, ça aurait pu avoir plus de répercussions à l'intérieur de la brasserie où mon accident n'a pas eu de conséquences positives sur l’organisation du travail ou la sécurité, déplore-t-il. En passant par un avocat, je ne me représente que moi et je me suis senti impuissant et égoïste dans ma démarche. » 

La brasserie avait pourtant dépassé les onze salariés quelques années plus tôt, et Tom espérait se présenter à la création du CSE. « C'est à ce moment que le patron a décidé de scinder l'entreprise en deux, séparant la brasserie du bar, se souvient-il. Pour moi c'était calculé, c'était trop gros. »   

Des accords en cours

Anna (le prénom a été modifié) a, elle, eu l’occasion de se présenter au CSE de la brasserie où elle travaille comme chargée de marketing. Elle n’a d’ailleurs pas hésité bien qu'elle regrette « le peu d'engouement » que suscitent les élections auprès de ses collègues. En quatre ans, elle et deux autres élus n'ont pas chômé : remise à niveau des salaires mal adaptés aux changements de la convention collective, réévaluation régulière du panier repas pour l'équipe de production, et accompagnement de départs volontaires « pour veiller à ce que tout le monde parte dans les meilleures conditions » 

Quant à se syndiquer, elle n'y a jamais songé et se questionne sur la façon dont un syndicat de travailleurs et travailleuses brassicoles peut voir le jour : « C'est hyper difficile d'arriver à mettre tout le monde sous le même toit dans notre branche parce qu'il y a des tailles et structures de brasseries très différentes, pense-t-elle. Même notre convention collective est difficile à adapter et à comprendre, la définition des postes, la grille de salaire, etc. » 

Chez Brasseurs de France, la déléguée générale Magali Filhue assure qu'un « dialogue social » existe entre les organisations patronales et syndicales représentatives de la convention collective dont dépend le secteur, celle des activités de production des eaux embouteillées et boissons rafraîchissantes sans alcool et de bière (IDCC 1513) . « Les problématiques remontent directement du terrain, dit-elle, alors que la profession doit signer un accord relatif à la lutte contre le harcèlement moral et sexuel en 2026. Nous avons des représentants syndicaux qui connaissent très bien le monde brassicole, même s'il n'y a pas de syndicat spécifique à la brasserie. »

Ce dialogue social ne semble pourtant pas remonter dans le quotidien de nombreux travailleurs, comme le déplore Tom : « Le milieu artisanal s'est construit autour de la figure du patron bienfaiteur, du néo-artisan hyper valorisé, juge-t-il. Pour les salariés, c'est chacun pour soi : tout le monde en bave mais pour la communication et l’image du milieu, il ne faut pas que ça se voit. »

Anaïs Lecoq