Selon le baromètre Ifop pour l’association Autre Cercle, paru le 24 avril et réalisé auprès d’un panel de plus de 10 000 salariés, les discriminations et agressions au travail envers les personnes LGBTQIA+ sont reparties à la hausse. NVO.fr donne la parole à quatre victimes, qui ont accepté de témoigner.
Le 24 avril, l’association Autre Cercle a révélé un nouveau baromètre, mesuré par l’Ifop auprès de plus de 10 000 salariés, sur les discriminations et violences envers les personnes LGBTQIA+ en entreprise. Le constat est alarmant : il indique en effet une large augmentation de celles-ci. Ainsi, 37 % des personnes sondées ont été victimes d’une discrimination LGBTphobe de la part de leur direction. Un chiffre en augmentation de 12 points par rapport à 2024. Les discriminations sont diverses : inégalités salariales, refus de mission, discriminations au recrutement… La situation est encore pire pour les personnes transgenres : 65 % des personnes trans sondées estiment avoir été victimes d’au moins une discrimination dans leur organisation et 44 % d’entre elles ont subi au moins une forme d'agression ou de harcèlement LGBTphobe au cours de la dernière année. Le baromètre pointe néanmoins une évolution significative : 72 % des salariés LGBTQIA+ sont aujourd'hui visibles dans le monde du travail au niveau national, soit une progression spectaculaire de 19 points en cinq ans (qu’il faut évidemment nuancer selon l'âge ou le statut hiérarchique).
Au-delà des chiffres de cette étude, les discriminations au travail contre les personnes LGBTQIA+ s’incarnent au quotidien très concrètement. Dans des remarques, des sous-entendus, des vexations, des humiliations… NVO.fr a donc donné la parole à plusieurs victimes, tout en gardant en mémoire que si nos quatre témoins donnent ici un aperçu de ces agressions au travail, beaucoup, parmi les personnes concernées, choisissent, pour ne pas subir ces violences, de recourir à un autre mécanisme : l’évitement, qui les oblige à effacer leur identité sexuelle et/ou de genre. Un quotidien forcément plus difficile à retranscrire…
Radidja, serveuse : entre sous-entendus et avances douteuses
« Quand j’étais étudiante, j’ai travaillé quatre mois dans un restaurant-bar très fréquenté à Paris. Après le service, on prenait un verre entre collègues. Certains, alcoolisés, ont essayé de me draguer, alors j’ai dit que j’étais lesbienne. Quand le patron l’a appris, il a dit, à voix haute : “Elle ne peut pas être lesbienne, tu as vu comme elle se comporte ?” Le même patron qui, une fois alcoolisé, m’a proposé de rentrer avec lui. J’ai aussi proposé mon canapé à un serveur, un soir, qui avait du mal à rentrer chez lui parce qu’il habitait loin. En expliquant bien que c’était juste pour du dépannage, et que je n’étais pas intéressée. Malgré cela, il a tenté et j’ai dû le repousser. Plusieurs mois plus tard, il m’a envoyé des messages très explicites… Dans un autre café, le pâtissier me draguait lourdement. Quand je lui ai dit que j’avais quelqu’un, ça l’a refroidi. Puis, quand il a su que j’étais avec une femme, son comportement et son discours ont changé. Il m’a dit : “Ça ne me dérange pas qu’il y ait ta copine”, il est devenu très grivois, mielleux… C’est comme si c’était devenu un interdit qu’il était possible d’outrepasser parce que ma partenaire était une femme, et non un homme. »
Axel*, agent immobilier : outing et préjugés
« En 2021, j’ai travaillé en tant qu’agent immobilier, et j’avais une relation à distance. Mon patron était très amical, un peu lourd. Il me posait beaucoup de questions personnelles, il forçait beaucoup… Il ne le savait pas, je pense, mais il appuyait sur mes insécurités. Alors, un jour, je lui ai envoyé un message, je lui ai dit que j’étais gay et que son comportement n’était pas normal, qu’il dépassait largement le cadre professionnel. Il m’a dit que c’était pour me mettre à l’aise, qu’il se doutait que j’étais gay et que c’était pour m’aider. Ce n’est pas son rôle de me mettre à l’aise, il m’a forcé à faire mon coming out ! Au travail, je ne le dis pas forcément, je reste évasif. J’ai déjà préféré mentir quand j’étais en couple. Dans l’entreprise où je suis actuellement, il n’y a que certains collègues proches qui sont au courant. Un jour, on faisait un repas en dehors du travail. Après ça, une collègue a dit à haute voix : “Axel fait la femme, son mec fait l’homme !” J’ai dû lui expliquer que ce n’était pas normal de dire ça, qu’elle ne l’aurait pas fait pour un homme hétéro. Je l’ai fait parce qu’elle a agi par méconnaissance, mais ce n’est pas mon travail de l’éduquer. C’est toujours pareil : c’est nous qui avons la charge pédagogique. Quand on parle d’un couple d’hommes, on parle toujours de leur sexualité, comme si on se résumait au sexe. »
Marc*, professeur : harcèlement et humiliation
« Je travaille dans un établissement privé sous contrat. Depuis le mois d’octobre, je subis du harcèlement de la part de mes collègues. Au début, c’était des petites remarques lors de temps informels : “C’est quoi le marché, ici ?”, “T’es sur Grindr, toi ?” J’ai pris ça à la légère. Puis, progressivement, ces remarques sont arrivées dans l’établissement. Lors de portes ouvertes, en début d’année, deux professeurs d’EPS m’ont pris à partie dans le hall d’entrée, devant tout le monde, avec des parents d’élèves et du personnel tout autour. Sur le ton de l’humour, ils m’ont demandé si j’aimais la sodomie, si j’écartais les cuisses. Le calvaire a pris fin quand une collègue est intervenue pour arrêter tout ça. Puis c’est devenu un gimmick. Dans la salle des profs, dans les couloirs, à la cantine… Tout est prétexte. Pendant qu’on mange, ça va être : “Il aime les grosses frites”. Dans les couloirs, devant les élèves, on va me demander si je suis “plutôt grand Noir ou petit Blanc”… Le pire est arrivé récemment. J’ai décidé, dans mes classes, de laisser les élèves aller aux toilettes s’ils le souhaitent, notamment parce que je sais certaines jeunes filles ont leurs règles. J’ai aussi fait un cours de prévention sur l’homophobie pour une classe, parce que deux garçons sont homosexuels et terriblement en souffrance. Ce qui a fait dire à des professeurs que je demandais les calendriers de leurs menstruations aux filles et leur orientation sexuelle aux garçons… Parce que je suis homosexuel, je suis vu comme forcément pervers. »
Arsène*, professeur : violences du quotidien
« Je suis un homme trans, professeur au collège. Je n’ai pas vécu de “grandes” discriminations au travail, mais des successions de problèmes sans solutions réelle, même s’il y a rarement eu une intention malveillante derrière : impossible de changer mon nom dans les logiciels accessibles aux élèves, impossible de changer mon nom sur les listes d’appel quand je suis en formation, incompréhensions avec l’administration ou les inspecteurs… Un parent a essayé de retirer son enfant de ma classe. Heureusement, le chef d’établissement a géré ça diplomatiquement. J’ai aussi des incidents avec des élèves et, même si je ne leur en tiens pas rigueur du fait de leur âge, c’était suffisamment violent pour que je finisse en arrêt longue durée. »
* Les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat.
Nathan Lautier