À venir
Votre identifiant correspond à l'email que vous avez renseigné lors de l'abonnement. Vous avez besoin d'aide ? Contactez-nous au 01.49.88.68.50 ou par email en cliquant ici.
HAUT
ENTRETIEN

Michaël Lainé : « L’inversion du réel n'est plus réservée à une minorité sectaire, elle devient l'opinion majoritaire »

25 juin 2026 | Mise à jour le 25 juin 2026
Par | Photo(s) : Martin Lelièvre / AFP
Michaël Lainé : « L’inversion du réel n'est plus réservée à une minorité sectaire, elle devient l'opinion majoritaire »

« Les algorithmes ne sont pas faits pour acheminer le meilleur contenu, le plus intelligent ou le plus pertinent : ils sont faits pour nous séduire », explique le chercheur Michaël Lainé.

Qu'est-ce que le régime de post-vérité et comment bouleverse-t-il notre rapport au vrai et au faux ? Le chercheur et économiste Michaël Lainé, auteur d'un livre de référence sur le sujet (« l'Ère de la post-vérité », La Découverte), décrypte pour nous ce phénomène, lequel se trouve amplifié par le fonctionnement algorithmique des réseaux sociaux. Ces derniers, en confirmant nos biais cognitifs, nous enferment dans des bulles, véritables réalités alternatives qui polarisent nos sociétés et accélèrent la diffusion de certaines idées, notamment celles d'extrême droite.

Nous sommes entrés dans une « ère de post-vérité ». Pouvez-vous nous expliquer ce que ce terme recouvre ? Mais aussi comment cette période se distingue des précédentes – où la rumeur, la propagande et la manipulation existaient déjà ?

La désinformation et le conspirationnisme existaient déjà, mais ils n’avaient pas cette importance. Cette évolution des mentalités est intervenue très rapidement à l’échelle de l’histoire sociale. Je pense qu’une mutation anthropologique est actuellement à l’œuvre, comparable à l’invention de l’écriture ou la sécularisation, et ce, alors même que nous n’avons jamais été si diplômés. Malgré cela, certains biais se répandent, et de nombreuses expériences montrent qu’ils sont exacerbés par l’écosystème d’Internet et des médias sociaux. Tout cela s’opère avec notre complicité involontaire : les algorithmes obtiennent de nous que nous mobilisions notre attention pour autre chose que la recherche de la vérité. L'inversion du réel n’est plus réservée à une minorité sectaire de la population : elle devient l’opinion majoritaire.

La première définition de la post-vérité donnée par le dictionnaire d’Oxford me semble réductrice, c’est pourquoi j’en propose une autre : la post-vérité désigne une époque où les croyances valent plus que la réalité, où les gens préfèrent l’image de soi ou du monde au monde lui-même, jusqu’à prendre leurs peurs, leurs fantasmes et leurs désirs pour des réalités, et à inverser le réel.

Conforter son opinion devient donc plus important que rechercher la vérité…

Les algorithmes ne sont pas faits pour acheminer le meilleur contenu, le plus intelligent ou le plus pertinent : ils sont faits pour nous séduire. Ils ont appris, à partir de toutes les traces numériques qu’on laisse derrière nous, à interpréter qui nous sommes. Leur objectif est de susciter en nous de l’engagement – c’est-à-dire nous faire interagir le plus longtemps possible avec le contenu proposé – et ils sont très efficaces.

Ces contenus vont être orientés dans deux directions. La première, c’est celle de nos croyances préalables : des contenus vont aller dans le sens de nos convictions ; c’est le biais de confirmation. La deuxième, c’est celle qui va biaiser nos raisonnements et provoquer en nous des émotions incontrôlables : des contenus clivants et anxiogènes vont nous faire ressentir de la peur, de l'indignation, de la colère… Soit les émotions les plus puissantes, celles qu’on est le moins en mesure de contrôler. Les algorithmes nous poussent vers ce type de contenus car c’est lorsqu’on éprouve quelque chose de fort qu’on a le plus de chances de s’engager. Et plus on s’engage, plus on est exposé aux publicités, et plus nos traces numériques sont exploitables par des entreprises à qui ces données sont revendues…

Nous sommes donc enfermés dans des bulles cognitives et, en même temps, poussés vers des contenus de plus en plus polarisants, voire haineux…

Effectivement, deux logiques sont à l’œuvre. S’il n’existait qu’une logique nous confortant dans nos croyances, il n’y aurait pas de progression de l’opinion publique : chacun cheminerait dans sa bulle et ces bulles ne se croiseraient pas. Plus on s'enferme dans une bulle, moins on est capable de comprendre qu’on puisse penser différemment, puisqu’on est de moins en moins exposé à d’autres façons de penser. C’est une logique polarisante. Mais ce qui peut nous faire évoluer, ce sont les émotions.

Quand nos croyances vont dans le sens de ce qui est clivant et anxiogène, quelque chose d’extrêmement puissant se produit, qui peut nous amener à balayer la vérité. Pour bien comprendre, il est nécessaire de réaliser que notre intelligence peut être utilisée à d'autres finalités que la recherche de la vérité. Car nous avons d’autres besoins psychologiques fondamentaux. Nous avons tous en nous un besoin de vérité, mais nous avons aussi des besoins de sécurité cognitive, notamment lorsqu’on éprouve de la peur. Il nous faut un monde doté de sens, cela le rend plus rassurant. On peut donc vouloir sauvegarder à tout prix le sens qu’on a trouvé au monde et chercher dans les informations de quoi confirmer nos opinions, au lieu de voir en quoi elles pourraient être compatibles avec d’autres grilles d’analyse. C’est là qu’on enjambe ses doutes, qu’on saute aux conclusions, qu’on a un biais très fort…

Il y a un autre besoin fondamental : celui d’amour-propre. L’image de soi est très importante, et on y prête encore plus attention en ligne, où l’environnement est émotionnellement éruptif – par amour de soi, mais aussi par nécessité de s’affilier à un groupe. Quand une croyance fondamentale structure le groupe et qu’elle est sous le feu de la critique, on peut alors réfléchir avec l’objectif de contrer cette critique, et non celui de voir ce qu’elle peut contenir de vrai. On aboutit ainsi à des logiques très polarisantes. On constate empiriquement – et cela s’explique aussi par des mécanismes psychologiques – que lorsque les individus sont immergés régulièrement dans des messages clivants et anxiogènes, à la longue, cela rend les idées d’extrême droite plus convaincantes.

À force de baigner dans la peur, l’indignation et la colère, ce n’est pas l’extrême gauche qui est favorisée, contrairement à ce qu’on croit. Il n’y a pas de symétrie. On dit toujours « les extrêmes », mais non, les extrêmes ne se touchent pas. Tout simplement parce qu’ils ont des points de vue diamétralement opposés sur tout un ensemble de croyances très structurantes.

Hannah Arendt avait défini deux régimes de vérité : la vérité factuelle et la vérité rationnelle. La politologue Asma Mhalla évoque quant à elle un troisième type de vérité et parle de « vérité irrationnelle », où le mensonge devient l’égal du fait, ce que l'on voit beaucoup avec Donald Trump… On observe une dévalorisation de la vérité elle-même.

Oui, cela pose un énorme problème, mais je pense qu’on aurait tort de se focaliser sur le mensonge. Les multiples façons que nous avons de (nous) leurrer sont véritablement plus déroutantes, plus insidieuses et plus générales. Par exemple : où placez-vous la frontière entre l’exagération, la désinformation et le mensonge ? Il suffit d’un impensé majeur dans un raisonnement, d’une hypothèse implicite, d’un mauvais cadrage pour que l’on voie complètement de travers la réalité.

Cela dit, le mensonge délibéré existe. Une étude de Gordon Pennycook et de ses collègues montre que, parmi les internautes, 14 % relaient délibérément de la désinformation. Et parmi ces 14 % des utilisateurs actifs des médias sociaux, on trouve une écrasante majorité d’individus d’extrême droite – ce qui, pour des raisons historiques, n’est pas un hasard : l’extrême droite a toujours eu un rapport beaucoup plus cynique à la réalité.

Qu'en est-il de la force des récits alternatifs qui s’imposent dans l’opinion ?

Effectivement, ces récits alternatifs sont une manière de désigner des sortes d’hallucinations collectives, dans lesquelles nous cheminons bien malgré nous. Nous sommes déjà immergés, jusqu’au cou, dans la post-vérité, en France. Je vais partir de deux exemples. D’abord, la croyance que nous vivrions une époque de « décivilisation » ou d’« ensauvagement », alors même que le taux d’homicide a été divisé par un diviseur allant de 20 à 100 en Europe depuis le Moyen Âge. Cette croyance est relayée jusqu’au sommet de l’État et une grande partie de l’opinion publique y adhère.

Deuxième exemple : la croyance qu’il existerait un lien entre immigration et insécurité, alors que la recherche scientifique, dans sa quasi-intégralité, montre qu’un tel lien n’existe pas, quel que soit le pays. Si l’on regarde les statistiques brutes de la délinquance, il y a effectivement une forte proportion d’étrangers parmi les détenus et les délinquants. Mais les personnes étrangères présentent simplement un certain nombre de paramètres identifiés en sciences sociales qui inclinent à la délinquance : l’âge, le genre, l’échec scolaire, la pauvreté.

Qu’est-ce que l'arrivée massive des IA change dans ce contexte de post-réalité, avec la circulation notamment de fausses images, mais aussi de vidéos générées très réalistes ?

Cela va effectivement ajouter un trouble de plus, une cause supplémentaire de croire en des réalités alternatives. L’IA renforce la post-vérité, puisqu’elle permet de fabriquer des images qui concordent avec des récits alternatifs, ou qui en génèrent. Mais ces images sont produites avec une intention : elles ne s’autogénèrent pas. Il s’agit donc toujours de prendre sa représentation, ses désirs, ses fantasmes, pour la réalité. C’est en cela que la post-vérité est structurelle : elle renvoie à un désir très profond, que nous avons tous à des degrés divers dans nos inconscients, qui est d’effacer la barrière intolérable entre la représentation et le réel. Cela permet d’immerger autrui dans notre représentation.

Le fait que ces outils soient créés par les grands patrons de la tech américaine fait il peser un risque supplémentaire sur nos démocraties ?

Il s’agit avant tout d’un risque structurel. Des travaux anciens montrent que, sur le Twitter des débuts, il existait un biais en faveur du discours d’extrême droite, et un biais en faveur d’un discours négatif, clivant et anxiogène. Ce dernier a évidemment été exacerbé avec l’arrivée d’Elon Musk aux commandes de X. Il ne s’agit donc pas d’une question individuelle : on pourra toujours changer le personnel à la tête des sociétés de la Tech, ces biais subsisteront – en moins outrés peut-être, au mieux. Tant que les algorithmes seront conçus pour optimiser l’engagement et maximiser les revenus publicitaires, il y aura ces deux orientations : en faveur de nos croyances préalables ou en faveur d’un contenu clivant.

L’ère de la post-vérité. Comment les algorithmes changent notre rapport à la réalité, de Michaël Lainé, La Découverte, 2025.