
Acquérir des droits, parce que le travail n’a pas de saison
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Trois saisonniers sont morts depuis le début des vendanges (Photo Jean-Christophe VERHAEGEN / AFP)
Les fortes chaleur de l’été, année après année, produisant leurs effets, la saison des vendanges commence une fois encore quelques semaines en avance sur les « normales » qui avaient cours dans le passé pour les récoltes. Et avec elle, son lot de travailleurs venus rejoindre les vignes et cueillir le raisin. En Champagne, ils sont près de 100 000 à être mobilisés pour la récolte. Au prix, trop souvent, de conditions de travail particulièrement dégradées.
Alors que la saison vient tout juste de commencer, deux morts sont déjà à déplorer en Champagne, âgés respectivement de 66 et 55 ans. La tragédie n’est d’ailleurs pas circonscrite à la Champagne. Dans le Rhône, samedi 22 août, un accident s'est produit dans les vignes de Vaux-en-Beaujolais. Une remorque transportant des vendangeurs s'est retournée, causant le décès d'un jeune travailleur saisonnier de 17 ans et faisant plusieurs blessés, dont deux grièvement. Des drames à la suite desquels la CGT Champagne et Marne a publié un communiqué regrettant l’absence de remise en question au sein du secteur. « Travailler dans les vignes ne doit jamais coûter une vie », rappelle ainsi le syndicat qui demande notamment que « les contrôles concernant la santé et la sécurité des travailleurs soient encore plus renforcés durant toute la période des vendanges ».
Le préfet de la Marne, Romain Royet, n’en a pas moins fustigé des propos « outranciers ». Il souligne de son côté « le dispositif de contrôle ambitieux » destiné à lutter contre « le travail illégal, les droits des salariés et la dignité de l'individu ». Une réponse, et un éloge du « dispositif » qui ne tient pas compte du manque du personnel cependant. « Une augmentation des contrôles, peut-être, mais il n'y a que sept inspecteurs du travail pour 35 000 hectares de vignes en Champagne. Ce n'est pas suffisant pour pouvoir contrôler », répond en effet Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de la CGT Champagne.
D’autant que le bât ne blesse pas que dans les vignes stricto sensu. Les conditions d'hébergement proposées par certains employeurs sont elles aussi parfois qualifiées d'indignes par les autorités. Ça a été récemment le cas en Champagne, où un contrôle de la préfecture et de l'inspection du travail a permis de découvrir un logement qui « n'avait fait l'objet d'aucune déclaration préalable auprès des services de l'État » et présentait « plusieurs non-conformités », dont le « logement sous tente » des saisonniers, un « aménagement défaillant des locaux sanitaires et des cabinets d'aisance » ainsi qu'une « hygiène générale insuffisante des locaux », précise la préfecture dans un communiqué.
C’est donc pour tenter de débusquer ces situations et documenter les conditions de travail des saisonniers, la CGT a mis en place une caravane qui sillonne les vignes pendant la saison des vendanges. « C'est un dispositif qui a été mis en place en Champagne en 2018 par deux camarades. L'objectif est de rencontrer les saisonniers de tous pays : France, Bulgarie, Roumanie, Vietnam, avec des flyers rappelant leurs droits dans leur langue », explique Sandrine Calvy, du collectif Vendanges de l'Union départementale de la CGT de la Marne. Car c’est l’un des traits saillants des vendangeurs aujourd’hui : ils sont souvent étrangers, et venus de partout dans le monde, ils sont d’autant plus vulnérables à des conditions de travail délétères qu’ils maîtrisent moins les codes locaux, et la langue.
Toute la semaine dernière, Sandrine Calvy était ainsi sur les routes avec d'autres camarades pour aller d'exploitation en exploitation. Elle se souvient d’ailleurs avoir pu constater avec ses confrères et consoeurs, chemin faisant, une situation particulièrement criante. « On est arrivé dans un petit village dans lequel il y avait 30 vendangeurs roumains sur une exploitation. Au début, ils nous ont pris pour les pompiers avec notre camion rouge », raconte Sandrine Calvy en riant. « Mais il n'y avait pas de quoi rigoler : ils nous ont demandé des pansements et de se faire soigner leurs blessures. Ils nous ont montré leurs doigts coupés. On s'est donc occupé d'eux dans un premier temps. »
Elle ajoute ensuite qu'un homme – qui n’a pas indiqué ses fonctions sur le domaine – a fini par venir à leur rencontre, « en nous incendiant, en disant qu'on empêchait les vendangeurs de travailler et que la CGT faisait du mal aux vignobles », alors que, note-t-elle, « on est juste là pour que les salariés travaillent et vivent dans des conditions dignes, ce qu'on lui a rappelé ». Selon elle, à la suite de leur passage, l'homme venu s'en prendre aux représentants de la CGT a rapidement évacué les travailleurs saisonniers, « dans un transporteur sans place assise pour les amener loin sur un autre lieu de travail ».
Les membres de la caravane de la CGT ont donc décidé d’adresser un signalement à l'Union départementale, qui a elle-même alerté le préfet afin de demander que l'inspection du travail se saisisse du cas. « Ce n'est pas nouveau. Chaque année, on constate ce genre de conditions de travail ou de comportements sur le terrain », explique Sandrine Calvy.
En plus des conditions de travail et d'hébergement, ce sont aussi les conditions salariales qui sont dénoncées par la CGT dans certaines exploitations viticoles. Ici, en Champagne, les vendangeurs sont payés au kilo de raisins récoltés : « On est entre 0,23 et 0,31 centime par kilo récolté. C'est un prix décidé directement par l'employeur. Cela entraîne des violations du Code du travail par les salariés pour rentabiliser au maximum leur temps de travail », dénonce Philippe Cothenet. Tout en rappelant que ce sont pas moins de 266 millions de bouteilles vendues par an, pour un chiffre d’affaires de 5,7 milliards d’euros.
Et la situation n’évolue pas vers le mieux. Il faut dire que depuis plusieurs années, le gouvernement entérine dans le droit les multiples entorses au code du travail. Dans un décret de 2024, par exemple, il a autorisé la suspension du repos hebdomadaire des salariés une fois au plus sur une période de 30 jours. L’exécutif a encore étendu en août dernier à la Bourgogne et au Beaujolais, par décret, la possibilité de loger ses salariés sous des tentes sur le terrain du viticulteur, au moment même où les épisodes de canicule se multipliaient partout sur le territoire. « Alors même que les salariés vont passer toute la journée en plein soleil, le soir ils vont se retrouver dans des tentes où il fera aussi chaud que dehors en période de canicule. Ça va être terrible pour qu'ils puissent se reposer après des journées éprouvantes », pointe Philippe Cothenet.
Derrière cette pluie des dérogations, il voit un objectif : « On officialise le pire de ce qui peut se faire, comme ça la CGT ne pourra plus gueuler. Mais ce n'est pas ça qui va réduire le nombre de décès ou faire que les salariés vont aller mieux. »

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